‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 31 sur 230 · Schiller a Gœthe · texte numérisé non relu

Schiller a Gœthe

Iéna, le 23 février 1798.

De la tournure que vous avez donnée à votre travail, vous êtes, à tout le moins, assuré de tirer un double profit, qui est d'importance : le premier, c'est la pleine possession rationnelle de votre sujet ; le second, c'est la pleine connaissance des fonctions intellectuelles qui y sont à l'œuvre, c'est, en quelque sorte, une véritable philosophie de votre recherche présente, et ce second profit passe presque le premier en importance, attendu qu'à prendre une claire conscience des ressources qu'offre l'esprit et à se donner un sentiment exact de la méthode, on en vient à se rendre maître jusqu'à un certain point de tous les sujets possibles. Je suis très heureux à la pensée que, lorsque vous viendrez, j'aurai beaucoup à apprendre de vous touchant ces généralités méthodiques qui commandent toute recherche expérimentale, et que j'y trouverai une riche matière à réflexions. Peut-être vous déciderez-vous à placer en tête de votre ouvrage ce discours méthodique, développé avec toute l'ampleur souhaitable, et à donner ainsi à votre œuvre, indépendamment même du sujet particulier qui y sera traité, une valeur absolue et durable, précieuse pour quiconque songera à méditer sur la nature. Bacon devrait bien vous y déterminer.

Quant à la question que vous me posez relativement à cette sorte de rythme métrique, il faudrait naturellement savoir surtout à quel sujet vous vous proposeriez de l'appliquer. D'une manière générale, je n'ai guère plus de goût pour ce mètre que vousmême ; il a trop la monotonie d'une rengaine, et il me paraît inévitable qu'il laisse une impression de solennité. Je doute que ce soit là l'effet que vous souhaitez de produire. Je donnerais donc certaine-

ment la préférence aux stances : la difficulté est égale, et les stances ont infiniment plus de grâce.

J'apprends de Paris, par Humboldt, que les Schlegel vont quitter Iéna, et se proposent d'aller se fixer à Dresde (1). En auriez-vous entendu parler?

D'après ce que m'a raconté ma femme, Brinkmann aurait eu infiniment de succès à Weimar, et surtout à la cour de la duchesse-mère. C'est un homme qui a tout ce qu'il faut pour plaire en société, et il est assez avisé pour savoir nouer par les deux bouts l'esprit et la banalité.

La lettre de Humboldt me rapporte également le jugement que Voss aurait porté sur Hermann; il le tient de Vieweg, qui -est à Paris en ce moment. Voss aurait craint d'abord que votre Hermann ne rejetât sa Louise dans l'oubli ; il se serait ensuite rassuré, mais conviendrait néanmoins que votre poème renferme des passages pour lesquels il donnerait volontiers tout le sien. Que la façon dont vous maniez l'alexandrin ne puisse soutenir la comparaison avec la sienne, aurait-il ajouté, il n'y a pas lieu de vous en savoir mauvais gré, attendu que l'alexandrin est son affaire, à lui, mais il estime néanmoins que vos hexamètres les plus récents sont infiniment mieux réussis. H est clair qu'il est incapable de se douter le moins du inonde de l'inspiration profonde de votre poème, en d'autres termes, qu'il n'a pas le moindre soupçon de ce que c'est, d'une manière générale, que l'âme profonde de la poésie, c'est-àdire encore qu'il est dépourvu de tout don poétique quelque peu large et librement ouvert, et qu'il suit tout bonnement son instinct artistique, à la manière dont l'oiseau construit son nid et le castor sa hutte.

Adieu. Ma femme tient à joindre un mot à ma lettre. — Sch.

(1) A.-W. Schlegel quitta en effet Iéna en mai, mais pour se rendre à Berlin.

Je ne parviens pas à retrouver sur le moment la lettre de Humboldt ; je vous l'enverrai une autre fois.

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