‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 33 sur 230 · Gœthe a Schiller · texte numérisé non relu

Gœthe a Schiller

[Weimar, le 21 février 1798.]

Tous les mercredis et samedis matin, sitôt que quelqu'un pénètre dans ma chambre, mon premier regard est pour examiner s'il ne tient pas dans sa main votre lettre, et, comme j'ai dû me résigner ce matin à me passer de ce déjeuner selon mon cœur, l'enveloppe bleue que m'a apportée l'après-midi ne m'en a procuré qu'une plus vive joie.

(1) 21 février. C'est le début de la lettre suivante, qui fut terminée le 25.

82 21 FEVRIF.R 1198

J'ai décidé notre Suédois (1), dont vous avez fait si excellemment le portrait, à passer encore ici la journée de demain. Nos dames de Weimar ont un extrême besoin de voir surgir de temps à autre des apparitions extraordinaires de ce genre, et elles ont, par ailleurs, de si rares divertissements, que je ne demande pas mieux que de les leur procurer. Il est bon que cette espèce d'hommes existe, parce qu'ils sont un facteur d'action positive, et que leurs propres talents, pour se déployer à Taise, exigent, en contre-partie, qu'ils rencontrent des dons analogues dans la société où ils l'exercent.

Je ne saurais vous dire à quel point je souhaite de prendre connaissance des résultats de votre long travail et de m'entretenir avec vous d'une foule de sujets. Si les gens de Stuttgart ne m'avaient pas fait attendre indéfiniment leur réponse et ne m'avaient pas laissé dans l'incertitude quant à la venue de Thouret (2), il y a plusieurs jours que j'aurais pu vous arriver.

Je ne me souviens plus exactement de ce que j'ai écrit ce matin touchant l'empirisme rationnel, mais j'ai bien l'impression qu'à son point culminant il est indispensable qu'il soit critiqué à son tour. Il faut qu'il concède à un certain nombre de manières de voir de subsister l'une à côté de l'autre, sans se croire autorisé à exclure telle d'entre elles, ou à laisser l'une quelconque empiéter sur le domaine qui revient aux autres. La grande erreur qu'atteste toute l'histoire de la théorie des couleurs, c'est qu'on s'est constamment refusé à opérer la triple classification, et qu'on a prétendu étendre à d'autres classes de phénomènes les énonciations empiriques qui étaient vraies de l'une des classes, si bien qu'en fin de compte, rien ne marchait plus. Il en va de

(1) Brinkmann.

(2) Voir ci-dessus la lettre 411,

même, à ce qu'il me semble, des idées qu'on va chercher dans le domaine de la pensée pour les introduire dans le champ de l'expérience : elles s'adaptent uniquement à une portion des phénomènes, et je dirais volontiers que, si la nature est insondable, c'est parce qu'un homme unique est incapable à lui seul de l'embrasser tout entière, alors que l'humanité envisagée dans son ensemble en est parfaitement capable. Mais, comme il n'arrive jamais que la pauvre humanité soit tout entière assemblée, la nature a beau jeu pour se soustraire à nos regards. J'ai repris en main les Idées de Schelling (1), et ce n'est jamais chose banale que de s'entretenir avec un pareil homme ; mais je crois bien m'apercevoir qu'il est trop attentif à taire soigneusement ce qui va contre les manières de voir qu'il souhaiterait de répandre, et je me demande en quoi je puis m'intéresser à une idée qui me contraint à sacrifier une partie de ma provision d'observations positives.

Et puis, il y a aussi, en face, les mathématiciens, qui disposent de moyens d'une puissance énorme pour saisir la nature corps à corps, et qui sont bien souvent exposé» à la tentation d'escamoter ce qui importe le plus. Un vieux jardinier du château aimait à répéter : « On peut bien forcer la nature, mais non pas la contraindre », et toutes les entreprises spéculatives que nous dirigeons contre elle sont de pures approximations auxquelles on ne saurait suffisamment recommander d'être modestes. J'ai eu dernièrement grand plaisir à parcourir la Photométrie de Lambert ; celui-là du moins est vraiment comme il faut être, car il déclare lui-même que son objet dernier est situé hors de notre portée, ce qui ne l'empêche pas de se donner un mal infini pour en approcher.

Tout cela, surtout lorsque je pourrai vous sou-

(1) Voir ci-dessus la lettre 397.

mettre mon travail, nous fournira matière à d'excellents entretiens...

J'en étais là de ma lettre mercredi (1). Ce que j'ai dicté hier est parfaitement informe. Je veux pourtant que ceci vous parvienne ce soir. Les princes sont partis pour Gotha. J'ai passé toute cette journée de tranquillité à m'occuper de la réorganisation de la bibliothèque : il n'y a encore rien de gagné que ce qui allait de soi (2).

Adieu. Donnez-moi mercredi encore la joie d'une lettre. — Weimar, le 25 février 1798. — G.

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