Schiller a Goethe
Iéna, le 27 février 1798.
Voici donc que février tire à sa fin sans vous amener, et que j'aurai bientôt passé tout l'hiver dans l'attente et dans l'espoir. Je n'en envisage qu'avec plus de sérénité le printemps, auquel j'aspire vraiment de toute l'ardeur d'un désir qui se réveille de sa torpeur. Je commence à m'occuper de temps à autre, avec beaucoup de plaisir, des améliorations qu'il me faudra apporter à ma villa et à mon jardin en vue d'en rendre le séjour plus confortable. L'une de ces innovations sera particulièrement précieuse et ne sera pas moins agréable : il s'agit d'une salle de bains que je fais cimenter proprement et joliment dans un des pavillons. On en profitera pour lui donner un étage de plus, et il jouira ainsi d'une vue charmante sur le vallon de la Leutra. Sur le côté opposé, qui regarde vers les Lambrecht, on a construit dès l'an passé, sur l'emplacement du pavillon une cuisine très massivement établie. Vous trouverez
(2) Allusion aux projets que Goethe avait formés en vue de la réorganisation des bibliothèques de Weimar et d'Iéna. Voir ci-dessus, tome II, la lettre 384.
donc, dans la villa, lorsque vous viendrez nous y rendre visite, toutes sortes de transformations utiles. Puissions-nous bientôt nous y trouver réunis !
Pour le moment, sans m'en apercevoir, j'avance pourtant insensiblement, étape par étape, dans ma tâche, et me voici dans le plein tourbillon de l'action. Ce qui me fait tout particulièrement plaisir, c'est que j'ai maintenant derrière moi une scène où je ne pouvais nie dispenser de prononcer, sur le crime de Wallenstein, l'arrêt qu'exige la morale la plus ordinaire, et où le difficile était de donner une âme de poésie et d'intelligence à une matière qui de sa nature est la banalité même et répugne à la poésie, sans toutefois rien enlever à la morale de ce qui la constitue essentiellement. Je suis content de la manière dont je m'en suis tiré, et j'espère donner satisfaction au souci de moralité de notre cher public, bien que je me sois bien gardé d'en faire un sermon. Mais j'ai vivement ressenti à cette occasion tout le vide de la morale proprement dite, et tout l'apport que le sujet pensant était contraint de fournir de son cru pour maintenir l'objet au niveau de la poésie.
J'ai été frappé de vous voir, dans votre dernière lettre, émettre l'idée que la nature, qui échappe à la prise d'un individu isolé, pourrait être saisie dans sa plénitude par la somme de tous les individus existants. Il est en effet permis, à ce qu'il me semble, de considérer chaque individu comme un sens particulier qui appréhende la nature à sa manière, tout comme le fait, chez l'homme, chacun des organes des sens, et qui peut tout aussi peu être remplacé par un autre que l'oreille ne peut être remplacée par l'œil, et ainsi de suite. Il est fâcheux que chaque manière individuelle de concevoir et de sentir n'ait pas à sa disposition le moyen de s'exprimer intégralement dans toute sa pureté, car le langage, de par toute sa tendance naturelle, est exactement à
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l'opposé de l'individualité, et les esprits qui travaillent à se donner les moyens de se rendre intelligibles à tous sacrifient d'ordinaire la meilleure part de leur originalité personnelle, et renoncent en conséquence très souvent au privilège de saisir à leur façon les phénomènes de l'expérience sensible. D'une manière générale, le rapport des concepts généraux, et du langage construit sur la base de ces concepts, avec les objets concrets, avec les cas particuliers et les intuitions directes est pour moi un abîme où je ne puis plonger le regard sans être pris de vertige. La vie réelle, à chacun de ses instants, atteste qu'il est possible de communiquer à autrui, en usant d'un instrument universel de sa nature, ce qu'il y a de particulier en chaque individu et jusqu'aux particularités les plus ténues, alors que l'entendement, livré à luimême, en viendrait presque inévitablement à se fournir la preuve que cette communication n'est pas loin d'être une impossibilité.
Adieu. Ci-joint la dernière lettre de Humboldt, que je vous prie de me retourner bientôt pour me permettre d'y répondre. Ma femme vous fait ses meilleures amitiés, Compliments affectueux à Meyer.
SCH