Gœthe a Schiller
Si nos amis de Stuttgart s'étaient mieux conduits et m'avaient renseigné sur la date de l'arrivée de Thouret (1), il m'aurait peut-être été possible d'être auprès de vous à l'heure qu'il est, car, sauf une unique affaire, j'ai liquidé tout le reste. Puisque votre Wallenstein avance cependant à forte allure, je me console un peu de la privation qui m'a été infligée. L'exemple de Humboldt (2) montre à quel
(1) Voir ci-dessus les lettres 411 et 429.
(2) Dans la lettre à Schiller que Gœthe avait alorg entre
point on ressent profondément le besoin de certains entretiens, lorsqu'ils viennent à manquer.
Humboldt n'a d'autre ressource, lorsque les Français entreprennent de l'entretenir de sujets spéculatifs, que de chercher à esquiver la conversation, sous peine, à chaque fois, de nouveaux agacements. Il ne leur entre pas en tête qu'il y ait quoi que ce soit dans l'esprit humain qui n'y ait pas pénétré du dehors. C'est ainsi que Mounier (1) me déclarait l'autre jour que l'idéal est composé par l'assemblage de beaux fragments recueillis un peu partout ! Comme je ripostais en lui demandant d'où provient, en ce cas, l'idée même de la beauté de ces éléments, et comment l'homme en vient à éprouver le besoin d'en former un bel ensemble, et si le terme « composer i n'est pas une expression un peu basse pour qualifier le mode d'activité dont use le génie lorsqu'il utilise à son gré les éléments que lui a fournis l'observation, — il eut vite fait de trouver dans sa langue réponse à ces diverses questions, et m'assura que de tout temps on avait attribué au génie « une sorte de création » (2).
Il en va ainsi de tous les propos qu'ils tiennent : ils partent régulièrement, avec une assurance très catégorique, d'une idée abstraite préconçue, et, si Ton vient à hausser la question à un niveau supérieur, ils allèguent aussitôt qu'ils ont une locution toute prête pour traduire ce nouveau point de vue, sans se préoccuper de savoir s'ils se mettent ainsi ou non en contradiction avec leur assertion première.
les mains, Humboldt déplorait la difficulté qu'il éprouvait à causer philosophie avec des Français.
(1) Mounier, le député à l'Assemblée nationale, avait émigré à Weimar : le duc avait mis à sa disposition le château de Belvédère, où il avait installé un établissement d'instruction fréquenté surtout par de jeunes Anglais.
(2) En français dans le texte.
HH 2S FRVRIER 1198
Vous aurez sans doute appris aussi par votre belle-sœur que Mounier a enseveli de ses propres mains la gloire de Kant, et qu'il se fait fort de le réduire prochainement en poudre. Ce Français, grand moraliste, s'est irrité par delà toute mesure d'entendre Kant déclarer que le mensonge est immoral en toutes circonstances. Bôttiger a transmis à Paris l'article où il s'attaque à cette proposition (1) ; l'article doit paraître sans tarder dans la Décade philosophique, et nous reviendra sitôt imprimé, et l'on y trouvera, prouvé clair comme le jour, ce qui ne manquera pas de rassurer quantité de nobles caractères, qu'il est au contraire tout à fait nécessaire de mentir de temps à autre. Le jour où ce principe aura passé définitivement dans la morale, vous jugez si l'ami Ubique (2) en éprouvera du contentement, lui qui, depuis quelque temps, soutient mordicus n'avoir pas la moindre connaissance des livres qu'on lui a prêtés, alors qu'il est de notoriété publique qu'il les a chez lui, et qu'il continue de s'en servir imperturbablement.
Je suis en ce moment en échange d'idées avec le comte et la comtesse Fouquet (3), touchant des questions d'histoire naturelle. Ce sont des personnes fort aimables, de bonne compagnie, obligeantes, qui sont parfaitement d'accord avec moi et qui en témoignent de la satisfaction, sauf qu'on se rend compte, toujours et malgré tout, qu'il en va d'eux comme de Voss, lequel reste convaincu, quoi qu'il en dise, qu'il est le seul à savoir écrire des hexamètres et à avoir le droit d'en écrire.
(1) L'article de Mounier, intitulé : « Lettre sur la philosophie de Kant ; du mensonge », parut dans le Magasin encyclopédique de Millin, t. XVII, p. 409.
(2) C'est le sobriquet que Goethe avait donné à Bôttiger, ami de tout le monde, au courant de tout, chez lui partout, et doué notoirement d'une conscience fort élastique.
(3) Français émigrés à Weimar.
Je constate, par les nouvelles que vous me transmettez (1), que mon poème n'a pas eu l'heur de lui plaire autant que m'a plu le sien. Je revois encore, aussi vivant qu'au premier jour, le pur enthousiasme avec lequel j'accueillis le pasteur de Grùnau lorsqu'il m'apparut pour la première fois dans le Mercure (2) ; je me souviens que je le relus sans relâche au point que j'en sais encore par cœur la majeure partie, et je m'en suis fort bien trouvé. Car, en somme, le plaisir que j'y ai pris m'a fécondé, il m'a attiré vers ce genre poétique, il a donné naissance à mon Hermann, et qui sait ce qui peut encore en éclore? Si Voss, tout au contraire, ne goûte mon poème qu'à son corps défendant, j'en suis fâché pour lui, car tout ce peu de poésie dont nous sommes capables n'est vraiment que bien peu de chose, s'il n'aboutit pas à faire de nous des êtres vraiment vivants, et à nous rendre accessibles à tout ce qui voit la lumière du jour. Autrement, je supplierais Dieu de m'accorder de recommencer ma vie depuis l'origine, je rejetterais loin de moi tout ce que j'ai fait, comme on jette au loin des souliers d'enfant éculés, et je chercherais un meilleur emploi de mes forces.
Je me dérobe à ces mélancoliques pensées, en me promettant, au cours de mon prochain séjour à Iéna, d'écrire de petites choses pour lesquelles il me faut la bienfaisante influence du printemps. Combien j'ai de joie à posséder la certitude que nous resterons, vous et moi, aussi fermement dévoués à notre tâche qu'attachés l'un à l'autre !
Nous avons eu la nuit dernière, par suite de l'ar-
(1) Par la lettre de Humboldt à Schiller : voir ci-dessus la lettre 427.
(2) La troisième idylle de la Louise de Voss avait paru d'abord dans le Mercure allemand de Wieland, en novembre 1784 ; les deux précédentes avaient été publiées dans YAlmanach des Muses de Voss pour 1783 et pour 1784.
l><) 2 MARS 179X
rivée inopinée des jeunes princes de Gotha (1), un bal improvisé et un souper à deux heures du matin, après quoi j'ai dormi, presque tout entière, une belle matinée. Adieu ; faites mes amitiés à votre chère femme, et préparez-vous pour l'été d'agréables conditions d'existence dans votre villa et dans votre jardin. — Weimar, le 28 février 1798. — G.