Schiller a Gœthe
Iéna, le 2 mars 1798.
Je viens de refaire, à la faveur de ces belles journées, l'expérience du grand air, et je m'en suis fort bien trouvé. Quel dommage que vous ne soyez pas ici en ce moment ! Je suis sûr que la Muse aurait vite fait de reprendre possession de vous.
Ce que vous me dites des Français et de leur digne représentant — tout émigré qu'il est — Mounier, est l'exactitude même. Si déplorable que soit la constatation, absolument parlant, il n'en est pas moins vrai qu'on a plaisir à la faire, parce que cet aspect de leur esprit fait partie intégrante de l'idée totale que l'on peut se former d'eux, et que, si l'on savait toujours saisir les tempéraments dans toute leur intégralité, les systèmes en découleraient immédiatement, et d'eux-mêmes. C'est une chose très digne de remarque que la laxité en matière esthétique soit toujours si étroitement associée à la laxité morale, et que la pure et sévère poursuite de la haute beauté, encore que pouvant fort bien aller de pair avec la plus parfaite largeur à l'égard de tout ce qui est conforme à la nature, s'accompagne normalement du rigorisme dans le domaine moral. Tant la délimitation est nettement tranchée entre le monde de la raison et celui de l'entendement, et tant cette distinction s'observe rigoureusement dans
(1) Le prince héritier Auguste de Gotha et sa femme.
2 M VRS 1798 01
tous les domaines et tous les modes d'activité qui s'ouvrent devant l'homme.
Mounier fait pour moi un digne pendant à notre Garve, qui, lui aussi, s'est déshonoré un jour par un article analogue à l'égard de Kant (1).
J'ai reçu enfin hier, tout de bon, le diplôme de citoyen français dont les journaux avaient parlé déjà il y a cinq ans (2). C'est alors qu'il a été rédigé et signé par Roland. Mais, comme l'orthographe du nom y était incorrecte et que l'adresse ne portait même pas le nom d'une ville ou d'une province, il n'a pas pu alors m'atteindre. Je ne sais quelle suite de circonstances l'a remis en branle ; ce qui est certain, c'est qu'on me l'a expédié et qu'il m'est parvenu — je vous le donne en mille — par les soins de Campe, de Brunswick, qui en profite pour m'accabler de compliments.
Je crois que je ne ferais pas mal d'en faire officiellement part au duc, et je vous serais reconnaissant de me rendre ce service, si ce n'est pas un dérangement pour vous. Je joins donc le document à ma lettre. La qualification de « publiciste allemand », tout court, qui m'y est donnée, ne manquera pas de vous amuser, comme elle m'a amusé moimême.
Adieu. C'est jour de courrier, et j'ai encore cent choses à expédier. Ma femme vous envoie ses amitiés. — Sch.
(1) Garve avait dirigé contre la Critique de la raison pure, au lendemain de son apparition, une attaque que Kant flétrit énergiquement, en 1783, dans les Prolégomènes.
(2) On sait que ce diplôme, adressé à M. Gille, publiciste allemand, expédié de Paris le 10 octobre 1792, et qui reproduisait le décret-loi du 26 août, par lequel le titre de citoyen français était conféré à quelques hommes éminents d'autres nations, portait les signatures de Danton et de Roland.
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