Schiller a Gœthe
Iéna, le 6 mars 1798.
Les projets dont vous vous ouvrez à moi me permettent d'induire que vous aurez donc à vous en tenir pour assez longtemps encore au domaine scientifique ; j'en suis bien fâché pour la production poétique, mais je comprends fort bien que vous envisagiez comme utile et comme nécessaire ce parti.
La riche multiplicité de vos observations et de vo:j réflexions sur l'art et sur la nature, ainsi que sur 1<; moyen terme idéal qui opère leur synthèse finale doit à tout prix être formulée, être ordonnée 3ysté matiquement et être établie avec rigueur, sous pein< de rester toujours comme un fardeau qui appesanti rait votre marche. Mais c'est une entreprise à longue portée, et les tâches naîtront des tâches. Je ne par viens pas encore à me faire une idée précise de* bornes qu'il vous faudra bien assigner au travail sans enfreindre toutefois l'obligation d'épuiser jusqu'à un certain point la matière, obligation que suffirait à vous imposer la nature de votre esprit alors même qu'elle ne naîtrait pas du sujet luimême. C'est donc avec la plus vive impatience que j'attends votre esquisse. Elle me permettra égale ment de me rendre compte du point précis où J€ pourrai intervenir avec mes propres idées en me tenant en un accord étroit avec l'ensemble. C'est avec joie que je m'acquitterai du rôle que vous m'y réservez, et, du moment qu'il est décidé qu'il s'agit d'une œuvre collective, il se peut fort bien qu'il y ait avantage à ce que la parole soit donnée à un tiers, à son tour. Même la méthode rigoureusement scientifique qui y présidera recevra un meilleur accueil si elle a à son service la variété des manières de voir et des procédés d'exposition. Quoi qu'on fasse, l'œuvre ne manquera pas de heurter de front le milieu qui nous environne, et, comme il ne faut pas songer à une solution amiable, il reste à savoir s'il ne vaudrait pas mieux déclarer ouvertement la guerre et donner à l'œuvre plus de force agressive de pénétration en lui mettant d'emblée aux mains, comme armes, le glaive de la loi et celui de la justice. Mais nous reviendrons oralement sur tout ceci, une fois que je serai mieux fixé sur votre dessein.
J'espère, moi aussi, au sortir de la pratique poétique à laquelle je me livre maintenant depuis un
assez long temps, et qui a amplement enrichi mon expérience, revenir mieux armé à la spéculation.
Ma femme espère causer avec vous aujourd'hui (1), ce que je lui envie cordialement, car je puis bien dire que j'ai un désir infini de revoir enfin vos traits.
Le rescrit qui fait de moi un professeur ordinaire est enfin arrivé de Cobourg (2) ; me voici donc, en très peu de temps, revêtu de toutes sortes de dignités dont je souhaiterais seulement qu'elles me tinssent plus au chaud.
Adieu ; amitié à Meyer, et écrivez-moi bientôt que je puis enfin compter sur vous. — Sch.