Schiller a Gœthe
Iéna, le 9 janvier 1798.
Cotta m'a envoyé pour vous ce que je joins à ma lettre (2) ; il continuera à vous en faire le service. Il fera toujours passer par moi le paquet qui vous sera destiné, parce qu'il n'est pas possible d'affranchir jusqu'à Weimar.
(1) Le passage de Schelling auquel il est fait allusion est ainsi conçu : « Comment il est possible qu'il existe un monde situé hors de nous, comment il est possible qu'il y ait une nature, et, par suite, une expérience, — c'est un problème dont nous sommes redevables à la philosophie, ou, plus exactement, c'est avec ce problème qu'est née la philosophie. Jusque-là, les hommes avaient vécu dans l'état (philosophique) de nature ; l'homme, jusque-là, ne faisait qu'un avec lui-même et avec le monde qui l'environne. »
(2) Deux exemplaires de la Neueste Weltkunde de Posselt, journal politique qui avait commencé à paraître avec la nouvelle année, et qui ne tarda pas à être transformé pour s' appeler la Gazette universelle (Allgemeine Zeitung).
Je ne puis aujourd'hui que vous souhaiter le bonsoir. Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit, et je vais me mettre tout de suite au lit. Comment supportezvous l'affreux temps qu'il fait? Je le ressens dans chacun de mes nerfs. Je me félicite pour vous que vous ne soyez pas ici à présent. Adieu. — Sch.
Il a fait un tel temps au cours des dernières journées, que ce qu'on avait de mieux à faire était de s'abstraire autant que possible de l'existence d'un ciel et d'une terre ; et, pour ma part, je n'ai guère quitté mon cabinet. Entre temps, j'ai profité de ces heures sans couleur et sans joie pour me remettre à la théorie des couleurs, et, pour voir plus clair dans ce que j'ai de fait, j'ai mis de l'ordre dans mes papiers. Je n'ai cessé, depuis le début, de tout noter exactement' au jour le jour, si bien que j'ai tout conservé au complet, aussi bien mes faux pas que mes progrès dans la bonne voie, mais surtout mes moindres expériences, mes observations et les idées qui m'ont traversé l'esprit ; je viens maintenant de dépecer ces cahiers, j'ai fait faire des chemises de papier, portant chacune sa rubrique selon un plan exact, et j'y ai tout réparti. De cette manière, il m'est possible de mieux embrasser d'un coup d'œil ce que j'ai en provision pour chacun de mes chapitres, ce qui me permet de détruire tous les papiers inutiles, en mettant à part ce qui peut servir, et en en ramassant les résultats. C'est seulement aujourd'hui que je m'aperçois après coup à quel point l'entreprise était insensée, et je me garderai bien désormais de m'exposer jamais à pareille aventure. Car, même après tout ce travail de classement et de triage, il reste encore fort à faire pour amener mes matériaux jusqu'à une forme d'exposition où l'on voie clair. J'y ai pourtant gagné de me sentir en
progrès notable, car, si je n'y avais apporté cette ardeur singulière d'enthousiasme, il ne m'eût guère été possible, avec la nature de mon esprit, de me donner une idée de ces matières techniques. Je vous envoie ci-joint une petite dissertation, qui peut avoir environ quatre à cinq années de date (1) ; vous vous amuserez sûrement à voir comment je voyais alors les choses.
Je joins également à ma lettre les élucubrations esthétiques de M. Bouterwek (2) ; gardez-les soigneusement jusqu'à mon arrivée. Je ne crois pas avoir jamais rien vu d'aussi étrange. Le tout me paraît être fait d'un vieux bagage traditionnel additionné d'idées personnelles fort peu précises et de bribes dérobées à la philosophie nouvelle. Ce qui serait sûrement assez gai, ce serait de mettre un jour ou l'autre la main sur quelques-uns de ses cahiers de cours, et je vais dresser mes batteries en conséquence.
Cotta a une gentille attention en nous envoyant sa nouvelle Revue universelle, et je l'en remercierai. La feuille ne manquera pas de trouver un public très étendu, bien que je ne puisse vous dissimuler que le ton qui y est adopté choque mon goût personnel : il me rappelle la Chronique de Schubart (3), et manque tout a la fois de tact et de dignité ; mais ce n'est pas là ce qui importe. Souhaitons que notre ami Cotta y trouve son compte. Si je puis ultérieurement l'obliger en y contribuant d'une
(1) De V expérience considérée comme intermédiaire entre l'objet et le sujet; il l'avait écrite en 1793.
(2) h'Esquisse de leçons académiques sur l'esthétique de Bouterwek avait paru à Gôttingen en 1797. Goethe tenait le volume de Hufeland.
(3) La Deutsche Chronik, rédigée par Schubart, et publiée à Augsbourg et à Ulm, parut, d'abord, depuis 1774, sous ce titre, puis, de 1787 à 1790, sous le titre de Deutsche Voterlandschronik, enfin, à partir de 1790, sous le simple titre de Chronik.
manière quelconque, je le ferai bien volontiers. Le troisième numéro m'est parvenu dès hier, directement.
Tenez-vous en aussi bonne santé que vous le pourrez. Je me résigne, quant à moi, à passer ici le mois de janvier tout entier ; le 30, j'ai encore à donner un opéra (1), après quoi je courrai vous retrouver, et compte bien trouver votre Wallenstein en bonne voie. D'ici-là, tout porte à croire que je ne ferai pas autre chose que trier et classer. Adieu. — Weimar, le 10 janvier 1798. — G.