‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 41 sur 230 · Schiller a Gœthe · texte numérisé non relu

Schiller a Gœthe

Iéna, te 9 mars 1798.

Ma femme a eu beaucoup de joie à vous voir l'autre jour chez vous, et ne peut assez chanter les louanges des belles œuvres de Meyer. Elle a stimulé encore mon désir de les voir, et, si vous deviez ne pas arriver ici d'ici huit jours, je me risquerais à faire un saut jusqu'à Weimar.

Je suis moi-même très sincèrement résolu, ainsi que vous me le conseillez, à mieux profiter dans l'avenir du théâtre de Weimar. Les difficultés de l'installation ont été l'unique cause qui m'ait empêché de le faire dès cet hiver. Mais je prendrai certainement les mesures nécessaires pour l'avenir. Même s'il s'agissait simplement d'entendre de la musique, ce serait déjà un devoir, car autrement les sens restent privés de toute impression de beauté. Mais le théâtre, lui aussi, cause sur moi une action heureuse. Je conviens qu'au cours des derniers mois j'ai dû faire passer mon travail avant toute autre considération, afin de lui faire franchir une étape décisive. C'est chose faite. Aujourd'hui, ma pièce

est à flot, et j'ai derrière moi le plus difficile. Les trois quarts de l'œuvre entière sont achevés.

N'avez-vous pas encore eu la curiosité de prendre! connaissance de la nouvelle tragédie anglaise de Walpole, The Mysterious Mother (1). On en parle avec éloge comme d'une tragédie authentique, tout à fait dans le goût et dans l'esprit à'Œdipe roi, dont elle est parente jusqu'à un certain point par le sujet, que je connais par une analyse. Il se peut d'ailleurs que ce rapprochement flatteur n'ait d'autre justification que l'analogie des sujets. S'il en était ainsi, il conviendrait de ne pas passer sans mot dire une pareille légèreté aux critiques anglais ; mais, quoi qu'il en soit, il me semble que nous ne ferions pas mal de saisir au vol cet éveil momentané de l'intérêt du public, et de profiter de cette actualité qui s'offre à nous pour dire notre mot sur les lois et les conditions nécessaires qui commandent le genre dramatique. Je vais tâcher de me procurer la pièce, afin d'examiner si elle ne pourrait fournir prétexte à une étude théorique du genre poétique luimême.

D'après ce que m'apprend mon beau-frère, le duc souhaiterait que je fisse cadeau à la bibliothèque de mon diplôme civique (2). J'y suis tout disposé : je vais seulement en faire prendre copie, après quoi, je demanderai à la bibliothèque de me donner l'attestation formelle que l'original y est déposé, pour le cas où quelqu'un de mes enfants songerait à s'établir en France et serait désireux d'y réclamer droit de cité.

Adieu. Peut-être le courrier de demain m'apportera-t-il la nouvelle si ardemment désirée de votre

(1) Imprimée privément en 1768, elle avait été publiée à Londres en 1796. Le compte-rendu auquel il e6t fait allusion, et qui la rapproche de Sophocle, est celui que Taylor publia dans la Monthly review de juillet 1797.

(2) Voir ci-dessus la lettre 432.

prochaine venue. Ma femme vous envoie ses amitiés les plus cordiales. — Sch.

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