Schiller a Gœthe
Iéna, le 13 mars 1798.
Au sortir d'une quinzaine très supportable, qui m'a enhardi à me surmener quelque peu, voici que j'ai la tête reprise, et que je ressens un parfait dégoût de tout et une totale incapacité. Je sais bien que le temps s'est remis de la partie, et est redevenu extrêmement rude. J'espère néanmoins qu'il me
(1) Les Corses, drame en quatre actes.
sera possible d'entreprendre cette semaine encore le voyage de Weimar, ne fût-ce que pour une journée. Mes vœux seront comblés du moment que je vous aurai vu, que j'aurai vu les œuvres de Meyer, et que j'emporterai une certitude et une date ferme quant à votre venue ici.
Je vous félicite de tout cœur de votre acquisition. Mon petit bien me permet d'apprécier toute la joie qu'on ressent à s'assurer, pour soi-même et pour les siens, par le temps qui court, la possession d'un lopin de terre.
J'ai déniché un brave homme (1) qui serait à sa place dans l'institution de Mounier : en même temps que je procurerais ainsi à celui-là, au moins pour un temps, des moyens d'existence, ce serait rendre service à celui-ci, dont il ferait fort bien l'affaire.
On raconte ici que les Français auraient subi un échec à Morat (2). J'en serais ravi, car un succès, si petit fût-il, et particulièrement en cet endroit (3), pourrait, surtout au début de la campagne, être gros d'heureuses conséquences pour les Suisses.
J'ai relu ces jours derniers une pièce féodale de date déjà ancienne, et que vous n'aurez pas manqué d'oublier depuis longtemps, Fust von Stromberg (4). Il ne manque évidemment pas de critiques à adresser à la pièce, mais elle m'a permis d'observer avec quelle puissance stupéfiante un poète peut se donner une prise sur les cœurs, à la simple condition d'entasser dans son sujet une masse de choses et de particularités précises. C'est ainsi que ce Fust von Stromberg regorge manifestement à l'excès de
(1) Du nom de Fischer ; le projet n'aboutit pas.
(2) Ce ne fut qu'une escarmouche sans lendemain, et les troupes bernoises durent bientôt reculer.
(3) Allusion à la défaite de Charles le Téméraire, le 22 juin 1476.
(4) D'un écrivain du nom de Jakob Maier ; la pièce avait paru en 1782.
traits historiques et d'allusions souvent tirées de trop loin, et que toute cette érudition vient fréquemment alourdir et glacer le drame, mais l'impression qu'elle laisse est profonde et tenace, et il est certain que le poète finit par obtenir de haute lutte tout l'effet qu'il se proposait d'atteindre. Et d'autre part il est incontestable que de pareilles pièces, si l'on consent à les tenir quittes de toute valeur poétique, sont d'une utilité qui est loin d'être à dédaigner, car vous ne trouveriez pas un ouvrage d'histoire, si bien écrit fût-il, qui initiât à la connaissance de cette époque avec autant de vie et de réalité tangible que ne le fait ce drame.
Adieu. Ma tête est la confusion même.
Ma femme vous envoie ses compliments les plus cordiaux. — Sch.