‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 45 sur 230 · Schiller a Gœthe · texte numérisé non relu

Schiller a Gœthe

Iéna, le 14 mars 1798.

Je profite encore de la poste qui part aujourd'hui pour vous retourner immédiatement les articles venus de France.

(1) Il s'agit tout à la fois de la lettre de Mounier sur Kant (voir ci-dessus la lettre 431), et d'une étude sur Hermann et Dorothée publiée par Schweighàuser dans le Magasin encyclopédique (t. XVII, p. 216). L'auteur en adressa directement un exemplaire à Gœthe Le 7 avril, et un autre à Schiller le 8 avril, en les faisant accompagner de lettres très déférentes et admiratives.

(2) C'est peut-être un quiproquo. Sturm von Boxberg était une autre pièce de Jakob Maier, l'auteur du Fust von Slromberg dont Schiller venait d'entretenir Gœthe dans la lettre précédente. Cette autre pièce, qui datait de 1778, avait été donnée par Gœthe, en 1795, sur le théâtre de Weimar, sans le moindre succès.

Je dois vous avouer que l'étude sur Hermann et Dorothée est assez à mon goût, et que, si j'avais la certitude qu'elle provient d'une plume authentiquement française, je ne serais pas éloigné de me réjouir, et non sans quelque émotion, de rencontrer une sympathie aussi accessible à ce que le poème a de germanique dans la matière et d'homérique dans la forme.

Mounier m'apparaît dans sa lettre (1) tel que je m'attendais à le trouver ; c'est bien le type candidement borné et bien intentionné de l'entendement vulgaire, et l'on ne saurait songer à lui en vouloir de quoi que ce soit, parce qu'il est vraiment dépourvu de toute malice et qu'il ne se doute même pas de ce dont il s'agit. Quant au couplet de la fin, où il proclame qu'il serait déplorable qu'il se trouvât un juge de paix de village pour adopter la morale de Kant et y conformer sa conduite, je me contenterais de la retourner contre Mounier lui-même, en en renversant l'application, et je m'en tiendrais là.

Adieu. Je suis heureux d'apprendre qu'après avoir fait connaissance avec votre acquisition, vous en êtes pleinement satisfait, et que vous avez enfin les mains libres pour songer à vous mettre à l'œuvre pour votre propre compte.

Je ne puis guère fixer une date tout à fait certaine pour ma venue, parce que tout dépend toujours de ce que la précédente nuit m'a accordé de sommeil. Adieu. — Sch.

(1) C'est-à-dire dans sa Lettre sur la philosophie de Kant (voir ci-dessus la lettre 431). Le passage auquel Schiller fait allusion plus bas est ainsi conçu : « Quelle est donc cette pauvre raison humaine qui nous jette dans l'erreur au milieu des recherches de la vérité, qui, à force de méditation, et de conséquences en conséquences, parvient à obscurcir l'instinct moral, et conduit un homme respectable, éclairé, laborieux, un des plus célèbres philosophes de ce siècle, à des principes qu'on ne voudrait pas trouver dans un juge de paix de village? »

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