‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 47 sur 230 · Gœthe a Schiller · texte numérisé non relu

Gœthe a Schiller

Je compte bien que la semaine prochaine ne s'écoulera pas sans que nous nous soyons retrouvés réunis. Toutes les affaires qui dépendent de moi sont maintenant à jour, et trouveront bien le moyen d'aller leur chemin sans moi, et je suis tout entier au besoin de donner du champ et d'apporter de l'ordre à tout un monde d'idées, ce qui m'est impos-

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sible sans la tranquillité absolue que je trouverai à Iéna et sans le secours de votre proche présence.

Je vous communique quelques lettres étranges ; elles vous raconteront un roman qui est d'une espèce bien peu commune de nos jours (1). Je connais personnellement les gens dont il s'agit, et d'ailleurs les feuillets portent en eux-mêmes la marque indiscutable de leur vérité.

J'ai donc relu, et cette fois avec vos yeux à vous, l'article français sur Hermann (2), et je reconnais qu'il est de ceux dont on n'est pas en droit de se montrer trop mal satisfait ; il y aurait même lieu de crier au miracle, s'il était véritablement d'un Français ; mais je sais positivement qu'il est d'un Allemand (3). Au reste, l'avenir verra un singulier amalgame, à présent qu'un si grand nombre de Français et d'Anglais se sont mis à apprendre l'allemand, qu'on traduit à force, et que notre production imprimée, en bon nombres de spécialités, est plus active qu'elle ne l'est chez ces deux nations.

Voici donc que les pauvres Bernois se sont fait battre lamentablement (4). Meyer redoute fort que les cantons ne se fassent ainsi massacrer tout à tour, car, bien qu'ils soient restés, dans toute leur manière d'envisager la vie, les Suisses qu'ils étaient au temps jadis, le patriotisme et la vaillance individuelle ne sont plus aujourd'hui qu'une survivance, tout comme le papisme et l'aristocratisme. Qui serait de taille à tenir tête à la masse française, si mobile, si heureusement organisée, et conduite avec tant d'intelligence et de sérieux? C'est une chance

(1) On ne sait ce que c'était que ces lettres.

(2) Voir les lettres 439 et 440.

(3) Schweighâuser, l'auteur de l'article, le fameux helléniste de Strasbourg, était un excellent Alsacien.

(4) Les Français venaient de briser la résistance bernoise, et d'entrer à Berne ; peu après, ils écrasaient les troupes du canton de Schwytz à Àlorgarten.

que nous soyons abrités au sein de la massive immobilité septentrionale, qu'il n'est pas très facile ie prendre corps à corps.

Si vous êtes d'humeur à vous disperser à l'infini et à vous rassasier d'une masse de matières étrangères, telle que projets, études partielles, idées plus ou moins aventureuses, je suis votre homme : ce que j'apporterai avec moi ne sera pas loin de faire une main djfcpapier.

Ainsi donc, je ne m'enquiers plus de votre venue ici ; puisque vous comptez n'y consacrer qu'une seule journée, peu importe que je sois déjà là-bas (1). Adieu, faites mes amitiés à votre chère femme, et travaillez avec tout le zèle possible. — G. — Weimar, le 11 mars 1798.

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