‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 6 sur 230 · Schiller a Gœthe · texte numérisé non relu

Schiller a Gœthe

Iéna, le 12 janvier 1798.

Votre article fournit un excellent spécimen en même temps qu'une excellente justification de votre méthode de recherche en matière d'histoire naturelle, et effleure les problèmes derniers et les postulats suprêmes de toute expérimentation rationnelle, bien qu'elle ne se propose à vrai dire de formuler de préceptes directeurs que pour une seule discipline. J'en ferai une nouvelle lecture attentive, j'y réfléchirai à loisir, et je vous ferai alors part de mes remarques. Vous montrez par exemple, d'une manière très lumineuse à mon gré, le péril qu'il y a à prétendre prouver purement et simplement un théorème au moyen d'expériences, et cet avertissement me paraît coïncider avec cette autre maxime philosophique qui interdit de demander uniquement à des exemples la preuve des propositions qu'on a énoncées, pour la raison qu'aucun exemple ne recouvre exactement une proposition. Suivre

(1) La Jalousie punie de Cimarosa, en l'honneur de la duchesse Louise, dont la fête anniversaire tombait ce jour-là.

(2) Voir la lettre précédente.

la méthode inverse, c'est méconnaître totalement la différence essentielle qui sépare le monde de la nature du monde de l'entendement, que dis-je, c'est supprimer la nature tout entière, en nous réduisant à ne trouver jamais dans les choses que la représentation que nous en avons et à n'atteindre jamais au résultat inverse. D'une manière générale, un phénomène ou un fait, qui de sa nature est multiplement conditionné dans toutes ses parties, ne saurait en aucune manière s'adapter rigoureusement à une règle, toute règle, de sa nature, étant simplement conditionnante. J'aimerais à vous voir consentir à développer les idées maîtresses de cette dissertation, pour elles-mêmes, et abstraction faite des recherches et des expériences particulières auxquelles elle est destinée à servir d'introduction. Vous vous trouveriez conduit à tracer, pour le plus grand profit de chacun, une ligne de démarcation plus rigoureuse et plus nette entre la recherche positive et la réflexion spéculative, on en serait amené à se convaincre que, si l'on veut sincèrement que la science acquière plus de largeur, il est indispensable, d'une part, que l'on suive le phénomène à la piste sans prétendre d'emblée en reconstituer l'unité intégrale, qu'on l'aborde par toutes ses faces et qu'on ait pour unique souci de saisir la nature à l'œuvre dans toute la riche ampleur de son action, — et que, d'autre part, mais une fois seulement que la première étape de la recherche aura été victorieusement franchie, on encourage hardiment la libre initiative des puissances imaginatives, on permette aux dons de l'invention combinatoire de s'y donner tout à leur aise pleine carrière, sous cette unique réserve que les facultés représentatives devront se borner à créer et à construire dans les limites de leur propre domaine, et se garderont d'empiéter jamais sur le fait lui-même, pour y introduire quoi que ce soit de leur cru. Car, à mon

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