Gœthe a Schiller
J'ai quitté Iéna à contre-cœur, mais il était en effet temps de rentrer. Bon nombre de questions restaient ici en suspens, attendant mon retour pour se remettre en route, et à présent affaires générales et affaires particulières vont mieux leur train.
Il est exact qu'Ifïland donnera ici, à partir du 24, six représentations. Sauf erreur de ma part, l'affluence sera cette fois plus intense encore que la première fois. Outre que nous avons dans notre ville plus d'étrangers qu'alors, le goût du théâtre a certainement grandi, ici et dans le voisinage.
Pour ne pas laisser improductives les quatre semaines que j'ai encore à passer ici, je me suis remis immédiatement à mon Faust, et je constate à quel point vous aviez raison lorsque vous remarquiez que l'inspiration qu'éveille le printemps est
(1) Tieck, dans la nouvelle qui porte ce titre, et qui avait paru l'année précédente, avait persiflé Iffland, en même temps que le livre que Bottiger lui avait consacré (voir ci-dessus la lettre 240).
(2) Voir ci-dessus les lettres 411, 429 et 431.
de caractère lyrique, — ce qui d'ailleurs est tout à l'avantage de ce drame fait de pièces et de morceaux.
Le Jacobi qui vous a écrit (1) est Jacobi le fils, qui a fait ses études à Iéna. Il ne m'a pas été possible de lire ses poésies, que je vous retourne : je suis complètement accaparé par des occupations et des dispositions d'esprit qui sont exactement à l'opposé de la poésie. Au reste, toute la quinzaine qui vient, je vais me retrouver tiré à quatre chevaux. Je compte fermement que vous nous arriverez le lundi 23 et que vous fêterez avec nous le gala théâtral. Vous pourrez fort bien loger côte à côte avec Meyer. — Weimar, le 11 avril 1798. — G.
Iéna, le 24 avril 1798.
Je me retrouve enfin en état de vous donner moimême de mes nouvelles (2). Quinze jours durant, je n'ai été absolument bon à rien, parce que mon rhumatisme s'était porté à la tête, et je ne puis guère espérer encore, d'ici huit jours, songer à aucune besogne. Il est très fâcheux que je ne puisse, pour me consoler de mon incapacité de travail, prendre tout au moins ma part des distractions théâtrales de Weimar ; mais, alors même que la continuation de mon rhume ne me condamnerait pas à garder la chambre, je n'aurais vraiment pas le moins du monde les dispositions d'esprit qu'il faut pour trouver plaisir à rien d'intellectuel, et je me garde avec le plus grand soin de songer si peu que ce soit à quoi que ce soit qui ait un caractère esthétique.
Je ne vous en souhaite que plus cordialement de
(1) Voir la lettre précédente.
(2) Durant la maladie de Schiller, sa femme avait écrit trois fois à Gœthe, les 13, 17 et 20 avril, et Gœthe lui avait répondu les 14, 18 et 21.
trouver de l'agrément à la semaine théâtrale que vous apporte Iffland. Mais le choix de ses pièces nous a causé ici une vive surprise, et, en particulier, l'idée de jouer Pygmalion (1) m'a tout à fait déconcerté. S'il s'agit bien du monodrame qui a été, si je ne me trompe, mis en musique par Benda, vous aurez, vous et Meyer, un spécimen remarquable des fâcheux effets d'un sujet manqué. Mais je n'arrive absolument pas à comprendre qu'un acteur qui a tant soit peu d'expérience perde de vue l'objet propre de son art au point de venir se contorsionner sous les yeux du public pour lui offrir une caricature aussi glaciale, aussi dénuée de toute action et aussi peu naturelle. Ajoutez que de sa vie Iffland n'a été capable ni de ressentir ni d'exprimer rien qui ressemble à de la fantaisie ou à de l'exaltation, et qu'il a toujours été atroce dans les rôles d'amoureux.
Mais vous verrez de vos propres yeux, et, d'ailleurs, il se peut qu'il n'ait jamais été question de Pygmalion.
Je suis heureux des progrès de votre Faust. Ces divertissements théâtraux sont, si je né me trompe, de nature à y aider plutôt qu'à les entraver. Adieu. Ma femme vous envoie mille amitiés. — Sch.