Schiller a Gœthe
Iéna, le 21 avril 1798.
Je joins à ma lettre la réponse que me fait Cotta au sujet du recueil de courtes dissertations dont l'édition lui serait confiée (3). Ainsi que vous le
(1) « Contenance » en français dans le texte.
(2) Le Père de famille allemand de Gemmingen.
(3) Il s'agit du projet de publication dont Gœthe avait entretenu pour la première fois Schiller dans sa lettre des 26 et 27 janvier (voir ci-dessus la lettre 411), puis à diverses autres reprises. Cette série de petits volumes eût été rédigée par Goethe, Meyer et Schiller lui-même, et eût traité surtout de problèmes d'esthétique théorique, de critique d'art et de critique littéraire. C'est la première idée de ce qui devint ensuite les Propylées. Cotta se montra tiède, prévit des mécomptes et une vente médiocre, et demanda, comme garantie, que Gœthe s'engageât à lui donner ses prochaines œuvres poétiques. La lettre confidentielle qu'il écrivit à ce sujet à Schiller le 11 avril est plus explicite et plus ré-
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verrez, il tient trop à éditer de vous quoi que ce soit pour oser dire, sans rien en taire, comment, dans le fond de son cœur, il souhaiterait que cette publication fût conçue, mais il est clair que la prédominance des questions d'esthétique théorique lui inspire des inquiétudes quant à l'étendue du public qu'il sera possible d'atteindre, et qu'il souhaiterait donc qu'on y mît quelque chose qui fût d'un intérêt plus général. Je ne puis dire qu'à mon sens il ait tort de son point de vue de libraire ; mais comme, d'autre part, il n'y a pas à songer à apporter une modification quelconque au projet tel que vous l'avez conçu, je vous proposerais de faire miroiter à ses yeux l'espoir de votre première œuvre poétique, par exemple de votre Faust, ou, ce qui vaudrait mieux encore, de le lui promettre ferme par traité. Si j'avais à dire mon mot dans cette affaire, je serais d'avis de demander, pour chaque feuille d'impression des écrits théoriques, dans une justification analogue à celle des Années d'apprentissage de Wilhelm Meister, quatre louis d'or, et huit louis d'or pour chaque feuille du Faust. Mais il va de soi que, si vous estimez qu'Unger ou Vieweg puissent payer davantage, Cotta peut également le faire, et je n'attends plus que vos conditions pour en faire part aussitôt à Cotta, qui est actuellement à Leipzig.
C'est aujourd'hui, me dit-on, qu'Iffland doit jouer Pygmalion. Qu'il s'entende fort bien à évaluer ce qui peut avoir prise sur le public, je n'ai jamais eu le moindre doute à cet égard. Il ne manquera pas de montrer dans ce rôle, comme dans les autres, sa supériorité et sa dextérité, mais il n'y a rien là qui soit de nature à me faire changer d'avis, et le succès ne prouvera pas que j'aie tort.
Ma santé va s'améliorant de jour en jour.' é-
servée que ne l'était la réponse destinée à de plaisir, niquée à Goethe, et qui n'a pas été conservé^ Ju monde
il m'a été impossible de me retrouver, jusqu'à l'heure présente, d'humeur à reprendre le travail. Je m'en console en lisant, tous ces jours-ci, Homère, avec un plaisir tout nouveau, dont je suis redevable pour une bonne part à vos suggestions. On a vraiment l'impression qu'on nage dans un océan de poésie, rien ne vient à aucun moment troubler cet état d'âme, et tout est idéalité, avec le respect le plus constant de la réalité telle qu'elle s'offre aux sens. Mais aussi, une fois qu'on s'est profondément pénétré de la lecture d'un certain nombre de chants, on ne peut se défendre de penser qu'il y a vraiment de la barbarie à vouloir qu'il y ait là des rhapsodies ajustées et cousues ensemble, et plusieurs mains différentes, car, de toutes les beautés qu'offrent ces poèmes, l'une des plus frappantes est la splendide continuité du développement et le lien mutuel qui unit si étroitement le tout et les parties.
Le passage que vous avez souligné dans la lettre de Humboldt que je vous retourne (1) doit vraisemblablement avoir gardé quelque obscurité pour Humboldt lui-même, et puis, tout cela paraît traduire plutôt une vue un peu vague qu'une idée précise. Ce qu'il veut dire, si je l'entends bien, c'est tout bonnement que ce que les Français ont en commun, ce qui fait donc leur marque nationale caractéristique, aussi bien dans leurs manières d'être de chaque jour que dans les manifestations heureuses ou erronées de leurs diverses activités, dérive de ce qu'ils possèdent de raison raisonnante, en y comprenant ses corollaires, c'est-à-dire l'esprit, le don d'observation, etc., sans que la faculté créatrice y ait une part appréciable, et puis aussi que leur capacité d'émotion est de l'ordre physique plutôt
et
deviniTTne iettre de Humboldt à Gœthe, que celui-ci avait
des mécoL,lée à Charlotte Schiller, durant la maladie de
garantie, qu^g avrj] . Gœthe avait souligné à l'encre rouge
œuvres poeti.aliegtj011<
ce sujet à Sch
que moral. Il est hors de doute qu'ils valent mieux comme réalistes que comme idéalistes, et j'y trouve un argument décisif à l'appui de ma thèse, à savoir que le réalisme est radicalement impuissant à faire un poète.
Adieu. Je m'en tiens là pour aujourd'hui ; je souhaite que vous trouviez beaucoup d'agrément à toute la cohue de gens qui doit en ce moment se presser à toute heure du jour autour de vous. — Sch.