Gœthe a Schiller
Je suis, comme dirait le lieutenant Wallen (2), « pour ainsi dire au désespoir » que vous vous soyez trouvé empêché de prendre cette fois votre part de nos débordements théâtraux, non seulement parce que vous y perdez un plaisir de haut goût, mais encore parce que l'occasion était belle de prendre sur le fait ce qui nous intéresse au plus haut point dans l'art dramatique, et qu'il n'est guère possible de s'entretenir utilement de ces sortes de choses que si l'on est deux à les avoir vues de ses propres yeux.
C'est ainsi que nous avons eu hier une représentation de l'intérêt le plus exceptionnel. Pygmalion a été le triomphe de ce qu'il y a de plus haut et de plus riche dans l'art théâtral, après quoi Iffland fit du rôle de Wallen l'incarnation même du néant mondain, corsé et rehaussé des ressources d'une fantaisie extravagante. Il n'y a pas de mots pour traduire l'effet qu'il a su tirer de ces deux rôles ; mais attendons les trouvailles d'expression que ne manquera pas de faire l'ami Bôttiger (3). Ce sont choses sur lesquelles il est plus aisé d'être clair, pour autant que c'est possible, de vive voix.
Lundi on donne Benjowsky (4), mercredi VApo-
(1) Ce brouillon de lettre resta inachevé; la lettre que Gœthe expédia le lendemain à Schiller est la suivante.
(2) Dans la comédie de Schrôder intitulée Les eaux tranquilles sont profondes, qu' Iffland avait jouée le 27 avril.
(3) Dans son livre sur Iffland, Bôttiger avait caractérisé déjà le jeu de l'acteur dans le rôle de Wallen, qu'il avait tenu à Weimar dans sa première série de représentations.
(4) Le comte Benjowsky, de Kotzebue. ■■■*'
28 AVRIL 1798 m 121
ihicaire sourd (1) ; j'ignore encore ce qu'il jouera jeudi pour finir. Sitôt qu'il nous aura quittés, je m'empresserai de mettre ma maison en ordre, après quoi je ne tarderai pas à vous revenir.
Je vous remercie de m'avoir transmis la réponse de Cotta (2) ; mais je crois qu'il vaut mieux attendre, pour prendre une décision, d'avoir définitivement rédigé quelques volumes en manuscrit. Quant à une variété plus grande des matières, j'y ai songé déjà moi-même : ce serait l'occasion de placer maintes choses dont on ne sait trop autrement que faire, et l'intérêt du libraire coïncide à tous égards avec celui de l'auteur : être bien payé, c'est être beaucoup lu, et l'une et l'autre perspectives sont loin d'être méprisables.
Je veux aussi en finir avec mon Faust, qui, septentrional comme il l'est, trouvera nécessairement parmi notre public septentrional un nombre prodigieux de lecteurs. Notre ami Meyer ne considérera pas comme une infidélité d'accorder à cette œuvre, toute barbare qu'elle est, l'honneur d'une illustration. Nous songeons à faire tirer les dessins au trait sur papier gris foncé, et ensuite les faire colorier et rehausser au pinceau, travail qu'on ferait ici mieux peut-être et à meilleur compte que nulle part ailleurs. On verra bientôt quelques spécimens du procédé.
Je vais me mettre à répondre à Humboldt (3) ; j'insisterai pour qu'il ait avec Brinkmann une conférence prosodique au sujet à'Hermann et Dorothée,
(1) La pièce de Goldoni dont le titre véritable est la Malade substituée. Elle fut jouée, non pas le mercredi 2 mai, mais le jeudi 3 ; on intercala, le 2, la Jalousie châtiée de Cimarosa. La représentation d'adieu eut lieu le vendredi ; Iffland joua une de ses propres pièces, le Trousseau.
(2) Voir la lettre précédente.
(3) Cette lettre ne fut écrite que le 16 juillet ; il y invitait Humboldt à écrire, avec Brinkmann, une prosodie allemande.
et je compte au reste vous soumettre d'autres questions générales du même ordre.
La mention que vous faites de Y Iliade réveille en moi un désir infini de m'atteler à l'ouvrage dont nous nous sommes déjà si fréquemment entretenus (1). Je souhaiterais d'arriver à en écrire dès cette année quelques chants. En attendant, vous avez bien raison : il faut accabler tous les chorizontes (2), quels qu'ils soient, sous la malédiction de l'évêque Ernulphe (3), et, à l'exemple des Français, morts ou vifs, garder obstinément au fond du cœur et défendre contre toute attaque la foi en l'unité et en l'indivisibilité de ce trésor de poésie.
Adieu. Il faut que je m'habille, parce que l'heure du déjeuner en musique approche (4). Ces belles matinées se prêtent à ce genre de réceptions, parce que les invités ont, par surcroît, l'agrément du jardin ; car ma maison est presque trop petite pour l'afïluence.
Faites toutes mes amitiés à votre chère femme, et envoyez-nous-la tout au moins lundi.
J'ajoute qu'il me sera permis de me rendre cette justice, non sans une nuance de triomphe, que mes calculs d'imprésario n'ont pas été mauvais. Car, en dépit de la majoration qu'ont subie les prix, la salle continue d'être mieux remplie qu'au cours de la saison précédente, si bien que, si tout continue à aller de la sorte, les sept représentations nous
(1) Il s'agit d'une épopée qui devait former une sorte de trait d'union entre l'Iliade et l'Odyssée (voir ci-dessus la lettre 391), c'est-à-dire de l' Achilléide. Il ne s'y mit qu'au mois de mars de l'année suivante.
(2) C'est-à-dire tous les érudits qui prétendent démontrer que les poèmes homériques sont un assemblage de poèmes antérieurs, cousus ensemble tardivement, et sont de diverses mains.
(3) Allusion au Tristram Shandy de Sterne.
(4) Goethe donna, chez lui, plusieurs déjeuners de ce genre au cours de la semaine d'Iffland.
1er MAI 1798 123
auront rapporté presque autant que les quatorze de l'autre fois. Si nous devions avoir Schrôder, on pourrait avoir le double, et même, si Iffland nous revenait quelque jour, je hausserais encore les prix, car il est à prévoir que l'argent continuera d'aller perdant de sa valeur. — Encore une fois adieu, jouissez de ces belles journées dans votre paix, tandis que j'ai encore à endurer huit jours bien agités. D'ici-là, la vallée de la Scale aura revêtu sa belle parure verte, et nous reprendrons alors notre bonne vieille vie. — Weimar, le 28 (1) avril 1798. G.