‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 58 sur 230 · Schiller a Gœthe · texte numérisé non relu

Schiller a Gœthe

Iéna, le 1er mai 1798.

Voici que nous entrons dans le mois des amours : j'espère pour ma part que les muses vont me gratifier à nouveau de leurs faveurs, et j'espère aussi trouver dans ma villa ce dont je ressens depuis si longtemps le manque. Je compte aller m'y installer à la fin de la semaine présente, si le temps continue d'être beau.

Je conviens que j'ai un vif regret de n'avoir pu cette fois jouir si peu que ce soit des représentations données par Ifiland ; mais j'ai perdu trop de temps tout cet hiver et ce printemps et je tiens trop à en avoir fini à la date que je me suis assignée pour ne pas me replier résolument sur moi-même, et pour ne pas fuir comme une distraction pleine de périls tout ce qui est de nature à m'attirer trop activement vers le» choses du dehors. Je me console ainsi de ce plaisir perdu, auquel il m'eût été impossible de me dérober, si j'avais été en bon état de santé.

J'ai encore peine à comprendre comment Ifiland

(1) Le manuscrit porte « 29 » ; le lapsus est certain.

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a pu, dans son rôle de Pygmalion, remporter un j triomphe si éclatant, contre mon attente et ma . prédiction, et j'ai grand'peine à accepter, fût-ce de votre bouche, un témoignage qui aurait pour conséquence de m'ôter ma foi en mes idées et en mes convictions les plus assurées. Pourtant vous me fermez cette fois la bouche en opposant à mes preuves a priori un fait dûment constaté, auquel, faute de pouvoir invoquer mon propre témoignage, je n'ai^ pas le droit de rien objecter. Je n'ai d'ailleurs à tenir compte que de votre sentiment à vous, car l'opinion du grand public n'a aucun poids en une matière où l'unique question importante est celle des conditions et des lois objectives, et où le commun se déclare satisfait du moment qu'on l'intéresse.

J'aimerais à savoir s'il est exact que Schrôder vienne au cours de ce printemps, car, dans cette hypothèse, je pourrais consulter mes forces, et examiner s'il ne me serait pas possible d'avoir d'ici-là achevé de mettre mon Wallenstein en état d'être joué. Aussi vous serais-je reconnaissant de me faire connaître si vous avez fait dès à présent quelque démarche auprès de lui à cet égard. Car, au cas contraire, il me paraît douteux également qu'il vienne l'automne prochain (1).

Cotta arrivera vraisemblablement d'ici une dizaine de jours. Peut-être serait* il opportun que vous fussiez déjà arrivé : il pourrait être utile que vous pussiez tout au moins le voir en personne, et: entendre les offres qu'il vous fera. Il est très bieni disposé, et il a tout ce qu'il faut pour risquer une entreprise importante.

J'ai été très frappé, ces jours-ci, en lisant Y Odyssée, d'y trouver un passage qui permet de conclure à l'existence d'un poème aujourd'hui perdu, qui, par

(1) Schrôder devait dire définitivement adieu à la scène le 30 mars.

le sujet, aurait précédé Y Iliade (1). Ce passage se trouve au huitième chant, vers 72 et suivants. Peut-être saurez-vous mieux que moi à quoi vous en tenir.

Combien je souhaiterais que vous pussiez retourner à votre monde homérique ! Je suis intimement convaincu que l'été et l'automne vous suffiraient à mettre debout quelques chants (2).

Adieu. Ma femme ira jeudi à Weimar, afin de prendre encore une fois sa part, dans la représentation finale, des trésors dont Ifïland vous gratifie. Elle vous fait ses compliments affectueux. — Sch.

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