‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 59 sur 230 · Gœthe a Schiller · texte numérisé non relu

Gœthe a Schiller

Ifïland continue d'être excellent et fait preuve de véritables dons artistiques : ce qu'il convient de célébrer en lui, c'est d'abord la vivacité d'imagination qui lui permet de ne rien laisser inaperçu de ce qui fait partie intégrante de son rôle, c'est ensuite le don d'imitation qui lui permet de réaliser ce qu'il a imaginé et pour ainsi dire créé, et c'est enfin la verve spirituelle avec laquelle il soutient son personnage depuis la première scène jusqu'à la dernière. La manière dont il différencie ses rôles, par le costume, par le geste, par le débit, la manière dont il différencie les situations dramatiques et la vérité avec laquelle il en nuance les moindres phases, tout est de premier ordre. Et je ne veux rien dire à présent du reste, de tout ce qui nous est depuis longtemps familier.

Alors qu'il vit véritablement, sous les yeux du spectateur, de toute la vie d'un être réel et d'une œuvre d'art ; les autres acteurs, bien qu'ils soient loin d'être maladroits, apparaissent auprès de lui

(1) Il s'agit du chant de Démodokos.

(2) De Y AchilUide ; voir la lettre précédente.

pour ainsi dire comme de simples récitants, qui nous répètent une histoire apprise par cœur et qui leur est parfaitement étrangère : ils nous rendent le service de nous apprendre ce qui se passe et ce qui s'est passé, mais il n'est pas possible de s'en sentir empoigné à aucun degré.

J'ai fait la remarque, très importante à mes yeux, qu'il sait jouer, avec une sûreté à peu près parfaite, de la tonalité d'expression la plus juste et la plus appropriée, ce qui suppose réunis tout à la fois le don naturel, l'art et le métier.

L'assiduité du public n'a pour ainsi dire pas fléchi. Le nombre des spectateurs a oscillé jusqu'à présent entre trois cent trente et quatre cent trente, et il est probable que nous n'atteindrons ni un chiffre aussi élevé ni un chiffre aussi bas que lors de sa première série de représentations. La majoration des prix a eu pour effet de circonscrire étroitement la catégorie à laquelle appartiennent les spectateurs. Nous avons tout lieu d'être satisfaits des recettes, et je me félicite d'avoir triomphé du scepticisme pessimiste de notre chambellan et conseiller aux finances (1).

Au reste, à côté d'une satisfaction à peu près générale et sans réserve, je n'ai guère entendu porter un seul jugement qui m'ait donné le moindre moment d'aise véritable. Combien ils sont rares, les hommes qui réagissent avec un peu de spontanéité personnelle à ce que leur offre l'artiste ! En revanche, j'ai perçu de-ci de-là un certain nombre de critiques dénigrantes de la plus belle platitude. — Demain, on doit donner V Apothicaire sourd (2), après quoi ce sera le retour au calme, ce dont je serai fort content, bien que je confesse volontiers que cette fois, plus que la fois précédente, son jeu m'est

(1) Kirms ; c'était une sorte de surintendant des beauxarts.

(2) C'est-à-dire la Malade supposée de Goldoni.

devenu un réel besoin. L'action qu'il a produite sur moi a été à tous égards excellente, et, une fois que je serai retourné auprès de vous, j'ai bon espoir que les mois de mai et de juin seront pour nous heureux et féconds.

Je n'ai pas reçu de lettre de vous aujourd'hui ; je souhaite vivement que votre silence ne soit pas motivé par quelque indisposition.

Je crois bien que l'ami Bottiger couve quelque commentaire magistral de Pygmalion. Vous pouvez être sûr que ce sera encore de bel ouvrage.

Je ne puis vraiment me retenir de vous conter tout de suite une des plus divertissantes histoires de notre temps. Wieland s'est vu interdire par un tribunal démocratique secret de poursuivre dans le Mercure la publication de ses Dialogues (1) ; nous verrons, quand paraîtra le prochain numéro, si le pauvre vieux s'est incliné. Voilà donc le triste auteur du Miroir doré et d'Agathon, l'homme qui en son temps osait proclamer à la face des rois et des maîtres de la terre les plus prodigieuses vérités, l'homme qui s'entendait si merveilleusement à construire des constitutions à une heure où il n'en existait aucune, le noble précurseur du nouvel empire, — voilà donc cet homme, en plein âge de la liberté, en un temps où M. Posselt exhibe quotidiennement à la fenêtre son derrière nu, où M. Gentz, avec la plus libérale des arrogances, extorque à la faiblesse d'un roi nouvellement porté au trône la liberté illimitée de la presse (2), contraint

(1) Les Dialogues entre quatre z'yeux de Wieland parurent dans le Nouveau Mercure allemand, par fragments, de février à juin 1798 ; la suite parut seulement à l'automne de 1799, dans le tome XXXI de ses œuvres complètes, et fut immédiatement interdite par la censure de Vienne.

(2) Allusion à la lettre ouverte qu'il avait adressée à Frédéric-Guillaume III, à l'occasion de son accession au trône, ïe 16 novembre 1797, et dont il avait envoyé un

de tenir secrets les enfants chéris de son vieil âge, les fruits de ses noces d'argent, à l'égal d'enfants adultérins auxquels il est interdit de porter le nom de leur père !

Il est venu à Weimar il y a une quinzaine de jours, tout animé du désir de cueillir du moins quelques éloges pour ces pages qu'il avait élaborées dans le secret de sa solitude, il en donna lecture à tous les étages de ce temple fameux du goût et de la bonne société, et rencontra tant de tiédeur et d'indifférence, que, de dépit, il s'empressa bientôt de courir retrouver la paix des champs. Cependant, on tenait conseil, et j'apprends qu'on vient de lui signifier d'avoir à égorger secrètement et à enterrer au fond de sa cave ces métis issus d'une alliance aristocratico-démocratique, car on lui interdit même rigoureusement de les exposer. — Weimar, le 2 mai 1798. — G.

Ce qui précède était écrit lorsque votre bonne lettre me fut remise. Je souhaite vivement que le beau temps vous décide bientôt à aller retrouver votre villa, et que le contact de la nature exerce sur vous son heureuse influence.

Pour ce qui est de Pygmalion, il faudra que nous procédions par ordre : car lorsque deux hommes, en complet accord sur les principes, se trouvent différer profondément d'avis sur un fait particulier, il n'est pas possible que la leçon ne porte pas des fruits précieux une fois qu'ils se seront pleinement expliqués. Je crois que nous ne tarderons pas à nous entendre ; car il vaut mieux ne pas parler du tout de ce monodrame si l'on ne reconnaît préalablement le droit à l'existence de ce qui est la manière caractéristique du théâtre tragique des Français, je veux dire du développement rhétorique d'un

exemplaire, accompagné d'une lettre, à Schiller, le 9 dé' cembre 1797.

thème tragique, — ou, dans le cas qui nous occupe, d'un thème sentimental ; si l'on prononce sur ce genre une condamnation sans réserve, on condamne du même coup Pygmalion; si, au contraire, on l'admet tel qu'il est, avec ses mérites ou son indignité, alors, mais alors seulement, il peut être question de louer et de blâmer. Il est permis de trouver du talent à un maniériste, quel qu'il soit, et de reconnaître expressément ses mérites, mais il faut se garder de le confronter avec la vérité de la nature et avec le grand style. — Tels sont à peu près les points que je prendrais pour base de notre discussion. Je vous raconterai les impressions que m'a laissées la double représentation (1), mais je préférerais encore que vous pussiez entendre là-dessus le témoignage de Meyer. — D'ailleurs, nous n'en aurons sûrement pas fini de ce sujet avant l'apparition de la magistrale leçon qu'on nous promet (2).

Je n'ai rien de précis à vous apprendre en ce qui concerne Schrôder (3). Dans toute cette affaire, il s'est comporté avec coquetterie (4) : il a fait une invite sans y être provoqué, après quoi, à mesure qu'on faisait un pas vers lui, il n'a cessé de reculer d'un pas. Je ne lui en veux pas, car j'admets fort bien que tout métier ait ses propres méthodes, mais il m'est impossible de bouger à présent d'une semelle.

Il est très probable que je serai auprès de vous dans une dizaine de jours ; j'aurai plaisir à revoir Cotta.

Votre passage de Y Odyssée (5) paraît en effet

(1) Pygmalion fut donné deux fois, le 27 avril et le 1er mai.

(2) De Bôttiger, — qu'il n'écrivit ou du moins ne publia jamais.

(3) Voir la lettre précédente.

(4) « Cokett » en français dans le texte.

(5) Voir la lettre précédente.

avoir trait à l'une de ces innombrables rhapsodies qu'on assembla ultérieurement pour en tirer avec tant de bonheur les deux poèmes qui sont parvenus jusqu'à nous. Et, si celles-là ont disparu, c'est sans doute précisément parce que Y Iliade et Y Odyssée s'étaient fondues si profondément en un tout homogène. De même, si nous avons perdu un nombre incalculable d'épigrammes, c'est parce qu'on forma dès l'antiquité une collection d'épigrammes, et, de même encore, les œuvres des juristes anciens ont péri parce qu'elles ont été digérées et incorporées aux Pandectes, et il ne manque pas d'exemples analogues. Pardonnez-moi cette déclaration où j'apparais un peu sous les traits d'un chorizonte (1), mais il me faut bien vous confesser que j'incline de jour en jour davantage à concevoir qu'on a fort bien pu, avec les simples ressources d'un talent de second ordre, je dirai même par les seuls moyens du bon sens, faire un choix dans le prodigieux trésor des créations géniales des rhapsodes, et les assembler pour en composer les deux belles œuvres poétiques qui nous sont parvenues ; je ne vois même pas que rien nous empêche d'admettre que la solidarité des parties et l'unité de développement que nous y admirons n'aient pas été déjà, dans une très grande mesure, préformées du fait des nécessités impérieuses que la loi de l'esprit avait spontanément dictées aux rhapsodes euxmêmes ; et enfin j'irais volontiers jusqu'à dire qu'il est très probable qu'on n'a pas fait figurer dans Y Iliade et Y Odyssée tout «ce qui eût pu y trouver sa place, et que, dans la rédaction finale, bien loin d'y mettre du sien, on n'a fait que retrancher.

Mais je reconnais que tout cela n'est qu'une vue de l'esprit sur un sujet qui est condamné à échapper

(1) Voir ci-dessus, dans la lettre 453, le passage ironique en sens inverse.

à perpétuité à toute certitude ; la vérité, c'est que l'idée que j'énonce ici vient corroborer ce qui m'occupe présentement, et que j'ai tout intérêt à dissoudre l' Iliade et Y Odyssée, avec tout le reste, dans l'immense océan de poésie où je compte puiser pour mon compte.

Encore un simple mot touchant Schrôder ; croyez-moi, s'il faut qu'il y ait rapport de dépendance entre votre Wallenstein et sa venue ici, voici mon dernier mot : achevez d'écrire, il viendra, — et non pas : terminez s'il doit venir.

Et là-dessus, adieu. Encore un déjeuner où il me faut aller assister. Demain, dernier déjeuner chez moi, auquel votre chère femme est invitée, si elle arrive à temps.

M. Mellish (1) m'a dit hier avoir terminé la traduction anglaise qu'il avait entrepris de faire de mon Hermann et Dorothée; il désire me faire voir les quatre premiers chants qu'il a ici. Je suis tout à fait incapable d'en juger, et je vais tâcher que Schlegel y jette un coup d'oeil, lui qui a fait une étude plus approfondie des rapports entre les deux langues. — Je termine, bien qu'il me reste encore bien des choses que j'aurais à vous dire. — Weimar, le 2 mai 1798. — G.'

Page 1