‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 60 sur 230 · Schiller a Gœthe · texte numérisé non relu

Schiller a Gœthe

léna, le 3 mai 1798.

Ma femme m'a fait mille récits, pleins de louanges, de l'accueil affectueux que vous lui avez réservé, de la société bigarrée et remuante qui se presse chez vous, et du joyeux Apothicaire d'LflQand. C'est dans des originaux baroques de ce genre qu'Iffland m'a toujours plu le mieux, car c'est ici le domaine du naturel, la soudaineté de l'improvisation et l'im-

(1) Cet Anglais habitait en général Weimar; il s'occupait de littérature et écrivait lui-même. Sa traduction ne vit pas le jou*.

prévu de la création géniale y régnent sans partage, ce qui fait que la saine raison est submergée, et qu'on est tout à la fois ravi et exaspéré. Au lieu que, dans les rôles de haute tenue, de dignité sérieuse et de sentiment, j'admire plutôt son adresse, son intelligence, sa dextérité combinatoire et son ingéniosité. Sans doute, en ces derniers cas, il m'apparaîtra toujours comme un acteur de premier ordre, capable de composer un rôle avec maîtrise et avec initiative, et il commande toujours l'attention et la réflexion du spectateur, mais je ne puis dire qu'il m'ait jamais vraiment enchanté ou conquis comme ont su le faire d'autres acteurs, infiniment moins parfaits qu'il ne l'est. Aussi n'aurait-il guère su me communiquer cette inspiration poétique que requiert la tragédie.

Je ne sais trop quelle conduite je dois tenir envers Schrôder, et je suis presque résolu à renoncer à toute idée de donner Wallenstein à la scène. Je ne vois pas la possibilité d'en avoir fini à temps avec la composition pour qu'il puisse jouer la pièce en septembre ou au début d'octobre, car il faut à Schrôder, à en croire les déclarations qu'il a faites à Bottiger, plusieurs mois pour apprendre un rôle de cette taille, et il devrait donc avoir la pièce achevée vers la mi-juillet au plus tard. D'ici-là, je pourrais sans doute, à la rigueur, terminer une ébauche de la pièce au complet qui suffirait pour le théâtre, mais ce travail précipité et dirigé en vue d'une fin extérieure m'ôterait tout l'entrain que suppose une rédaction faite à loisir. Ajoutez que, même dans l'hypothèse où nous aurions Schrôder, certains rôles capitaux de la pièce seraient par trop mal partagés, et c'est un risque que j'aime mieux ne pas courir. Ainsi que vous me l'écrivez vous-même, les bons acteurs de Weimar ne sont pourtant, en mettant tout au mieux, que des intermédiaires passifs ou de simples récitants de leur texte, ce

que j'aurais peine à supporter en ce qui concerne mes deux Piccolomini et ma comtesse Terzky. Je songe donc tout simplement à poursuivre mon chemin, tranquillement et sans m'astreindre aux obligations précises que m'imposerait la préoccupation de la représentation théâtrale, et de garder aussi intacte que possible la sereine allure de mon inspiration. Le jour où Wallenstein sera achevé et imprimé, il me sera devenu indifférent, et j'aurai alors l'esprit plus libre pour songer à des combinaisons de cet ordre.

J'ai une grande joie à la pensée de vous revoir bientôt ici. Nous ne ferons sûrement pas mal, lorsque vous serez des nôtres, de lire Homère ensemble. Sans compter que vous y trouveriez l'heureuse disposition d'esprit nécessaire à votre ouvrage (1), il y aurait là pour nous une admirable occasion de faire échange d'idées, et nous serions finalement amenés à toucher aux plus hauts problèmes poétiques. Après quoi nous procéderions de même en passant aux tragiques et aux autres.

Je suis encore en ville, et, vu l'incertitude présente de la température, j'attendrai encore le moment opportun pour aller m'installer à la campagne. Si votre baromètre pouvait me fournir un pronostic assuré, je me réglerais là-dessus.

Ma femme vous envoie mille amitiés. Adieu. — Sch.

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