‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 61 sur 230 · Goethe a Schiller · texte numérisé non relu

Goethe a Schiller

Iffland a donc clos la série hier en jouant le fonctionnaire dans le Trousseau, après m'avoir, au cours de ses représentations, suggéré maintes idées qui, en somme, coïncident avec votre propre sentiment. Nous aurons d'ailleurs à revenir longuement làdessus.

(1) L'Achilléide.

Je suis très embarrassé de vous donner un conseil en ce qui concerne votre Wallenstein, mais je suis porté à croire qu'étant données votre façon de travailler, la pièce, pour autant que je la connais, et les circonstances extérieures, le dessein dont vous me faites part pourrait bien être de tous le plus sage. Nul ne peut servir deux maîtres, et, de tous les maîtres, le public qui vient s'asseoir dans un théâtre d'Allemagne est celui qui me tenterait le moins. L'occasion récente m'a permis une fois de plus de l'estimer à sa valeur.

Je n'ai pour ainsi dire plus d'autre pensée que celle de me pénétrer plus profondément des poèmes homériques, sitôt que je serai auprès de vous. Rien ne pourrait y acheminer mieux qu'une lecture faite en commun.

J'ai fait faire à mon Faust un bon pas en avant. On a fini de recopier les vieux manuscrits dont j'avais ample provision, et qui étaient dans un désordre indescriptible ; et j'en ai réparti les différents morceaux, bien soigneusement, sous les rubriques d'un plan minutieux. A présent, je puis profiter du moindre instant d'inspiration heureuse pour pousser la rédaction de telle ou telle partie, après quoi l'heure viendra, tôt ou tard, de tout coordonner.

Je rne trouve, à ce propos, dans un cas assez singulier. Un certain nombre de scènes tragiques étaient rédigées en prose (1), et ce qu'elles ont, sous cette forme, de naturel et de vigueur fait qu'elles détonnent, rapprochées du reste, au point d'en être intolérables. Aussi suis-je occupé à les mettre en vers, en sorte que l'idée transparaisse en quelque sorte comme à travers un voile de gaze qui la tamise, et que l'effet massif de la matière brute toute nue s'en trouve atténué.

(1) Il s'agit de la scène intitulée : Journée sombre. Campagne, et de la scène de la prison, dans la rédaction primitive ; c'est cette dernière scène qu'il mit alors en vers.

Adieu. Les meilleurs baromètres ne permettent jamais de prévision que pour le moment qui va venir immédiatement ; à en croire le mien, il faudrait s'attendre à voir commencer une période pluvieuse ; mais qui oserait prédire à coup sûr? — Weimar, le 5 mai 1798.

Fichte vient de m'envoyer la seconde partie de son Droit naturel. Je l'ai ouverte au milieu et j'ai lu un peu devant moi. J'ai l'impression d'y trouver beaucoup de déductions conduites d'une manière satisfaisante, mais, pour le sceptique que je suis en matière de conduite pratique, bien des passages me paraissent encore fortement influencés par des éléments empiriques. Je constate ici une fois de plus ce que je vous disais dernièrement à propos de l'appréhension de la nature par l'observation humaine (1) : de môme qu'il faut, pour connaître la nature tout entière, l'universalité des hommes, de même, pour vivre l'humain dans sa totalité, il faut l'humanité tout entière. A quelque point de vue que je me place, je ne parviens pas à trouver dans bon nombre d'axiomes fameux autre chose que l'expression d'une individualité particulière, et, le plus souvent, ce qu'on s'accorde le plus unanimement à considérer comme vrai est tout simplement le préjugé collectif de toute une masse d'hommes dominée par les conditions spéciales d'une époque donnée, et qu'on est donc libre d'assimiler elle aussi à un individu unique. Adieu ; aimez-moi comme je vous aime, malgré toutes mes hérésies. — G.

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