‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 62 sur 230 · Schiller a Gœthe · texte numérisé non relu

Schiller a Gœthe

Iéîia, le 8 mai 1798.

Je me suis risqué hier, en dépit de l'incertitude du temps, à aller réinstaller dans ma villa, et tout

(1) Voir ci-dessus la lettre 429.

s'est passé à souhait. Me voici donc enfin de retour dans ma propriété des champs ; mais le hasard a voulu que les visites se succédassent en une si grande abondance, que ces deux journées ont mis mes oreilles à une plus rude épreuve que n'avait fait toute la durée de l'hiver. Peut-être avez-vous vu apparaître, vous aussi, l'un de ces visiteurs, un Viennois qui s'appelle Joseph de Retzer, car, d'ici, il s'est rendu à Weimar : un assez pitoyable personnage, mais qui présente néanmoins un certain intérêt en ce qu'il rappelle un âge définitivement oublié. Vous avez eu aussi chez vous, à ce que me dit ma femme, un certain professeur Morgenstern (1), de Halle, qui a passé dernièrement par ici : pour celui-ci, il est assez analogue à Woltmann, il est comme l'autre affecté et précieux d'esprit, et récite fort bien la monnaie courante de la philosophie critique dont il est farci. Un certain Eschen (2), un élève de Voss, que celui-ci m'avait recommandé l'an passé, a rompu avec son maître, et sa critique ne chôme pas contre son ancienne idole. Les Schlegel ont mis le grappin sur ce jeune personnage, et l'ont ravi à Voss. Je crains fort qu'à se convertir il n'ait que médiocrement gagné au change. Voss songerait à une série d'idylles qui ferait une suite à sa Louise; il a tout l'air de croire que son sujet est un fil sans fin, mais il paraît oublier qu'il faudrait aussi disposer des ressources d'une imagination qui fût, elle aussi, sans limites.

Je vous félicite des progrès de votre Faust. Une fois que vous aurez défini avec précision les limites que vous entendez assigner à votre sujet, vous aurez autant dire terminé, car la principale difficulté à vaincre m'a toujours paru être son absence de

(1) C'était un élève de Wolf, l'helléniste de Halle.

(2) Schiller accueillit quelques poésies de sa plume dans les Heures poup 1797 et dans YAlmanach des Muses pour

limites. Quant à la remarque dont vous me faites part, je veux dire le caractère de véhémence et la valeur saisissante que prennent les scènes tragiques traitées en prose, j'y trouve vérifiée l'observation que vous avait jadis suggérée Marianne dans votre Meister; vous constatiez alors, comme aujourd'hui, qu'au plein milieu d'une situation pathétique, une forme radicalement réaliste a l'inconvénient d'agir avec une véhémence excessive et d'émouvoir jusqu'à une profondeur qui n'est pas du ressort de la poésie ; et en effet, selon ma manière de voir, il est de l'essence de la poésie que gravité et jeu y soient toujours associés.

Adieu. La perspective de votre venue me procure une joie extraordinaire ; j'ai bon espoir que votre séjour ici nous permettra de mettre sur le tapis une foule de sujets, et que tout cela aura un lendemain.

Ma femme vous envoie mille amitiés. — Sch.

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