Gœthe a Schiller
Je souhaite que votre séjour dans votre villa vous soit bienfaisant : la saison et la température sont d'une beauté peu commune, et j'espère vous rendre bientôt visite sur votre domaine.
Il fallait les soirées d'Iffland pour me consoler de toutes ces journées perdues. Au reste, les plaisirs mondains sont toujours une triste chose pour les gens de notre sorte : on s'y frotte à mille choses, sans s'instruire vraiment, et, pour ce qui est de ce qui nous importe par-dessus tout, de ce qui nous importe, dirai-je, uniquement, je veux dire la disposition féconde d'esprit, bien loin de nous la procurer, tout cela vient la ruiner en nous.
Iffland m'a laissé en partant l'envie de mettre la dernière main à un certain travail. Il avait entendu dire que j'avais songé à donner une suite à la Flûte
enchantée (1) ; il exprima avec beaucoup d'insistance, non seulement en parlant à ma personne, mais encore devant d'autres, son vœu d'avoir la pièce pour le théâtre de Berlin. Là-dessus, je me suis remis à y penser d'une manière plus active, j'ai repris mes notes en main, et je m'y suis attelé quelque peu. Au fond, l'ouvrage est dès à présent en si bonne voie, qu'il serait absurde de le laisser perdre ; quand il n'y aurait que la perspective des avantages matériels, ils valent pourtant aussi qu'on en tienne le compte qu'ils méritent, d'autant plus qu'une composition de ce genre, facile et sans nulle prétention, peut être reprise à tout moment quelconque, et vous rend par surcroît le service de vous mettre en train pour des tâches d'un ordre plus relevé.
Nous en sommes toujours à attendre M. Thouret (2) ; nous comptions pourtant bien le voir arriver avec Cotta, et j'ai un bien grand désir de courir vous rejoindre sitôt que possible, car les jours s'envolent inutilisés, sans que personne sache où ils s'enfuient. La masse des projets que j'ai en tête aurait de quoi me réduire au désespoir, si l'ordre parfait qui règne dans mes papiers ne me permettait de mettre à tout moment la main sur ce qu'il me plaît d'y prendre, de tirer parti du moindre instant disponible, et de tout avancer à tour de rôle.
Meyer a terminé son étude sur les Niobides (3) ; elle est excellente, et je la prendrai avec moi. Il consent très volontiers à ce que nous apportions à son article sur le choix des sujets (4) toutes les modi-
(1) Goethe avait commencé à y travailler en 1795. Il s'employa activement à l'avancer du 5 au 10 mai 1798. Cette seconde partie de « la Flûte enchantée » parut dans VAlmanach (Taschenbuch) pour l'année 1802.
(2) Voir ci-dessus les lettres 411, 429, 431, 447.
(3) Niobé et ses enfants; l'étude parut dans le second volume des Propylées.
(4) Voir ci-dessus la lettre 366.
fications que nous jugerons désirables, et à ce que nous disposions, le cas échéant, les arguments à notre manière. Il s'est mis maintenant aux œuvres de Raphaël (1) et continuera de même. Je prévois que nous ne tarderons pas à avoir devant nous, tout prêts, un certain nombre de petits volumes. Quant au moyen auquel nous aurons recours, pour apaiser les inquiétudes du libraire, pour corser ces études qui sont, en effet, du mode grave, mais qui, à notre avis, sont de bon ouvrage, et pour obtenir d'être, sinon récompensés selon nos mérites, du moins pardonnés (2), vous l'apprendrez lorsque je vous arriverai. Pour aujourd'hui, adieu. J'attends M. de Retzer, et je suis curieux de voir la figure que fera à Weimar la censure impériale et royale (3).
Adieu encore ; portez-vous bien, vous, votre chère femme et vos enfants, et jouissez de ces belles matinées et de ces belles soirées. — Weimar, le 9 mai 1798. — G.