‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 68 sur 230 · Goethe a Schiller · texte numérisé non relu

Goethe a Schiller

Votre lettre me trouve encore enfoncé dans Y Iliade. Cette lecture m'a de tout temps fait passer régulièrement par un même cercle fatal d'états d'âme successifs : ravissement, espérance, claire compréhension, et finalement désespoir.

Je suis en cet instant plus convaincu que jamais de l'unité et de l'indivisibilité du poème, et je défie bien qu'il se trouve aujourd'hui un homme ou qu'il s'en trouve jamais un qui soit de taille à prononcer là-dessus un arrêt définitif. Pour ma part, tout au moins, mon jugement varie à tout moment selon ma disposition personnelle (1). Il en a été ainsi d'autres hommes avant nous, et il en sera ainsi d'autres hommes après nous. Ce qui n'empêche que mon premier aperçu (2) d'une Achilléide avait sa justesse, et, si je persiste à vouloir écrire une œuvre de ce genre et si je veux y réussir, il est de toute nécessité que je m'y tienne.

L' Iliade m'apparaît comme si parfaitement pleine et achevée, qu'il est impossible, malgré qu'on en ait, d'y rien ajouter ou d'en rien retrancher. Si l'on entreprenait d'écrire un nouveau poème, il serait indispensable de le circonscrire avec une égale précision, alors même que, chronologiquement, il se rattacherait étroitement à Y Iliade.

U Achilléide est un sujet de tragédie, mais ce qu'elle a d'ampleur fait qu'elle ne répugne pas à être traitée dans la forme de l'épopée.

Le sujet est, de plus, sentimental dans toutes ses

(1) Voir ci-dessus les déclarations en sens contradictoires que contiennent les lettres 453 et 455.

(2) « Apperçù », en français dans le texte.

parties. A ce double titre, il se prêterait à être traité dans la manière moderne, et, si l'on y apportait un mode d'exécution purement réaliste, on arriverait à équilibrer ces deux caractères constitutifs. D'autre part, l'intérêt s'y attache uniquement aux individus et aux personnes, alors que, dans Y Iliade, il embrasse des peuples entiers, des continents, la terre et le ciel.

Voilà ce que j'avais à proposer à vos scrupules. Si, après réflexion, et en tenant compte de toutes ces données, vous estimez qu'il y ait lieu d'entreprendre un poème d'une grande étendue, et qui coûtera bien du travail, je puis m'y mettre à tout moment, car, en ce qui concerne le comment de l'exécution, mon parti est, pour l'essentiel, définitivement arrêté, mais, selon ma vieille coutume, je le tiendrai secret jusqu'au jour où je pourrai donner lecture des parties qui auront été rédigées.

Je ne me doute pas le moins du monde de ce que peut être cette nouveauté inattendue et heureuse (1) et je renonce à deviner, mais elle sera la bienvenue. Ce n'est guère mon genre, qu'il m'arrive quoi que ce soit qui ressemble à une félicité sans que je m'y sois efforcé, sans que j'y aie mis toute mon obstination, sans que je l'aie conquis de haute lutte. — Il m'est malheureusement impossible d'arriver avant dimanche (2).

Faites à Cotta mes meilleurs compliments, et remerciez-le encore pour toute l'obligeance dont il m'a comblé. Je reste encore son débiteur, mais j'espère que l'occasion se présentera bientôt de m'acquitter envers lui.

En ce qui concerne nos dissertations théoriques et descriptives (3), je compte procéder comme je vous l'expliquais dernièrement ; sitôt que nous

(1) Voir la lettre précédente.

(3) 20 mai.

(3) Destinées aux Propylées.

aurons prête et recopiée au net la valeur d'environ vingt-cinq feuilles d'impression (1), on n'aura pas de peine à se mettre d'accord.

Je suis résolu, dorénavant, à refuser de prendre aucun engagement au sujet d'un manuscrit quelconque tant qu'il ne sera pas prêt pour l'impression ; à plus forte raison, lorsqu'il s'agit d'une publication où il entre autant d'imprévu que dans le cas présent.

Schlegel ne peut manquer d'obtenir sa chaire, car le duc est fort bien disposé en sa faveur en raison de sa traduction de Shakespeare (2) ; sa candidature a dès à présent été notifiée à Gotha, avec avis favorable.

Adieu. Il me tarde infiniment de vous voir, et de m'atteler à un travail d'importance. Voilà un an que je n'ai rien fait, et j'en suis tout stupéfait. Faites mes amitiés à votre chère femme, et jouissez, en plein air, de la beauté de la saison. — Weimar, le 16 mai 1798. — G.

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