Schiller a Gœthe
Iéna, le 18 mai 1798.
Comme tout porte à croire qu'après l'Iliade il n'y a plus place pour une autre Iliade, alors même qu'on reverrait un Homère et une Grèce, je crois bien que le meilleur vœu que l'on puisse former pour vous, c'est que vous ne confrontiez avec aucun autre modèle votre Açhilléide, telle qu'elle existe à l'heure qu'il est dans votre imagination, et que vous vous contentiez de demander à Homère une inspi-
(1) Goethe écrit : « environ la matière d'un alphabet » ; les feuilles dont se composait un volume étaient signées, à l'ancienne manière, des lettres de l'alphabet.
(2) En 1798, il en avait paru trois volumes ; le tout en compta huit, qui parurent à Berlin de 1797 à 1801 ; un neuvième volume supplémentaire fut publié en 1810.
ration générale, sans établir aucune assimilation, au sens propre du terme, entre votre tâche et la sienne. Vous saurez, je suis sans inquiétude à cet égard, vous tailler votre matière comme il convient qu'elle soit taillée pour s'adapter à votre forme personnelle, et, réciproquement, je suis bien sûr que vous ne manquerez pas de trouver la forme qui sied à votre matière. J'en ai pour garants vos dons naturels, et votre lucide conscience, et votre expérience. Votre tempérament poétique personnel saura, avec une sûreté infaillible, compenser harmonieusement l'un par l'autre l'aspect tragique et l'aspect sentimental de votre sujet, et je suis fermement convaincu que c'est, pour votre matière, une qualité et non pas un vice que de se prêter à ce qu'exige notre temps, car, pour un poète, la tâche est aussi impossible qu'ingrate de perdre tout contact avec le sol auquel il doit le jour et de se mettre en une opposition tranchée avec son époque. Vous avez le beau privilège d'être le contemporain et le citoyen de deux mondes poétiques, de l'antique et du moderne, et ce noble avantage vous dispense d'opter exclusivement soit pour l'un, soit pour l'autre.
Nous aurons d'ailleurs bientôt l'occasion de traiter ensemble à loisir ce sujet, car la nouveauté que vous annonçait ma lettre (1), et au sujet de laquelle je ne veux pas vous intriguer trop longtemps, est un ouvrage consacré à votre Hermann, et que Humboldt, qui en est l'auteur, m'a communiqué en manuscrit. C'est bien en effet un «ouvrage », car cela formera un gros volume, et le sujet y est traité de la manière la plus détaillée et la plus approfondie. Si vous y consentez, nous le lirons en commun, et il nous fournira l'occasion de toucher à toutes les questions sur lesquelles il est possible
(1) La lettre 462.
d'arriver, soit à une conviction fondée, soit à une approximation plausible, touchant les genres et les espèces en matière de poésie. Vous aurez plaisir à y trouver le beau témoignage de justice que vous apporte un cerveau qui sait penser et un cœur qui sait sentir, et cette parole claire et motivée contribuera à entraîner la portion du public d'Allemagne qui hésite encore à se prononcer, et aura pour effet de décider et de hâter le triomphe de votre muse sur toutes les résistances, en lui apportant comme renfort le secours des raisons théoriques.
Je vous rendrai compte oralement de mon entretien avec Cotta (1). Mais j'ai eu surtout plaisir à apprendre de sa bouche l'essor inouï d'Hennann et Dorothée. Vous aviez parfaitement raison, lorsque vous estimiez que ce sujet répondait avec un bonheur particulier à l'attente du public d'Allemagne, car il a enchanté les lecteurs allemands en les plaçant en plein sol natal, en les maintenant dans la sphère de leurs propres aptitudes naturelles et de leurs goûts familiers, et il les a bien réellement enchantés, ce qui prouve qu'il en faut expliquer l'action, non par le sujet, mais par la vie poétique que vous lui avez communiquée. Cotta estime que Vieweg (2) aurait dû en publier immédiatement une édition à bon marché sur papier ordinaire, car il répond qu'on en aurait placé quelques mille rien qu'en Souabe.
Mais nous reviendrons sur tout cela, plus en détail, lorsque vous serez ici. J'espère que ce sera après-demain. Adieu. Amitiés cordiales de ma femme. — Sch.
(1) Il avait rendu visite à Schiller le 17 mai. (1) L'éditeur d'Hermann et Dorothée.