Gœthe a Schiller
Votre lettre à Humboldt est certainement belle et excellente, mais je doute que notre ami en soit
(1) Il donna à YAlmanach pour 1799 deux poème» étendus : Mélodies de l'existence et Campaspe.
(2) Schlegei avait donné en 1797 à YAlmanach des Muses un poème intitulé Pygmalwn; voir ci-dessus la lettre 359.
très enchanté, car elle se borne à dire, avec une sincérité peut-être excessive, que son travail n'est plus guère de nature à nous être d'un profit véritable, au point où nous en sommes parvenus. Vous y avez effleuré une question qui est de la plus haute importance : les difficultés qui s'opposent à ce que la conduite pratique tire parti des considérations spéculatives. Je suis porté à croire que, si l'on envisage séparément l'un et l'autre domaines, il n'existe entre eux aucun trait d'union véritable, et qu'ils ne sont liés que dans la mesure où ils s'exercent conjointement d'origine, ce qui, de quoi qu'il s'agisse, est le fait du génie.
Je me trouve en ce moment dans une situation analogue, d'une part à l'égard des philosophes de la nature, qui veulent nous mener du haut en bas, et d'autre part à l'égard des physiciens, qui prétendent nous conduire de bas en haut. Pour mon humble part, je ne trouve mon salut que dans l'intuition directe, qui est placée à un niveau intermédiaire. J'ai été amené, ces jours derniers, à me formuler là-dessus quelques idées particulières, dont je vous ferai part sitôt que nous pourrons nous entretenir de vive voix. J'espère qu'elles nous seront d'un réel secours, surtout à titre de règles méthodiques, et qu'elles nous fourniront l'occasion de jeter rapidement, et d'une manière générale, un coup d'œil sur toute l'étendue du champ de la physique. Nous en parcourrons les divers chapitres l'un après l'autre.
Je ressens à nouveau et très vivement le désir d'être auprès de vous, et de m'occuper à nouveau d'objets qui n'existeraient pas sans moi ; mon activité s'est dépensée tout entière, ici, à exécuter et à faire exécuter de* choses qui se seraient fort bien passées de moi.
Votre réserve de prudence relativement à
Schlegel (1) me paraît être la sagesse même ; il n'y a donc plus qu'à attendre.
Le bénéfice le plus clair que j'aie recueilli entre temps pourrait bien être d'être parvenu à envisager avec plus de précision ce qui fera l'objet des premiers chants de mon Guillaume Tell (2), et à me faire une idée plus nette de la façon dont il faut que je traite ce poème et de la tonalité qu'il convient de lui donner, si je veux qu'il se distingue profondément du premier (3) ; j'en rapporte tout le mérite à notre ami Humboldt : en analysant comme il l'a fait, d'une manière si complète et si méthodique, les caractères distinctifs du premier poème, il m'a révélé à moi-même le vaste champ qui s'ouvre devant le second. J'espère que vous approuverez mes desseins.
Adieu ; amitiés à votre chère femme. Tout porte à croire que mercredi soir (4) je serai de retour auprès de vous. — Weimar, le 30 juin 1798. — G.
Ci-joint ce que^j'ai conservé de plus ancien en fait de poésies (5) : trente ans sonnés.