‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 82 sur 230 · Schiller a Gœthe · texte numérisé non relu

Schiller a Gœthe

Iéna, le 16 juillet 1798.

Je vous donne au bas de ma lettre l'adresse de Humboldt. C'est une vraie malchance que vous vous soyez, vous aussi, trouvé réduit à rédiger vos réflexions critiques parmi toutes les occupations qui venaient vous distraire, après que moi-même je n'avais pu, avec la meilleure volonté du monde, y appliquer toute mon attention.

Mes spasmes s'obstinent malheureusement à me tourmenter, et l'irrégularité de mon sommeil m'ôte tout entrain au travail. La perte de temps est d'ailleurs moins sensible du fait que j'ai tous ces jours-ci diverses causes de dérangement.

J'ai grande envie de connaître les découvertes nouvelles que ces grosses masses de fer vous ont permis de faire au moyen de l'aimant. — Si vous n'arrivez pas à éviter que votre prochain trimestre soit mis en pièces aussi gravement que vous le prévoyez, je crains fort que la poésie ne soit bien mal partagée ; mais vous aurez du moins la ressource de pousser d'autant plus avant les questions de physique, ce qui n'est pas à dédaigner.

Parmi les cinq catégories où vous rangez les phénomènes à caractère couplé, je suis surpris de ne

(1) Gœthe en avait rapporté de la graine de Suisse et en avait distribué à ses amis.

pas trouver les faits de l'ordre chimique ; serait-ce qu'ils ne rentrent pas sous cette définition générale? Votre méthode, appliquée avec la vigilance et la rigueur qui conviennent, révélera mieux qu'aucune autre si les termes de la série sont coordonnés parallèlement, ou si, au contraire, ils sont subordonnés les uns aux autres.

Je vous félicite des améliorations que vous apportez à votre théâtre. Dieu veuille que, de notre côté, nous répondions à ce perfectionnement extérieur par une réforme intérieure de l'âme même du drame. Mon beau-frère, qui est venu hier, dit lui aussi le plus grand bien du projet, mais croyait savoir qu'on conservait encore quelques doutes sur la solidité.

Mon pavillon est debout, mais c'est maintenant seulement qu'on se rend compte de tout ce qu'il reste encore à faire pour le rendre habitable. On y aura une vue charmante, surtout dans la direction du Mûhltal.

Les bettes lèvent très bien.

Adieu. Ma femme et ma belle-mère vous envoient leurs meilleurs compliments. — Sch.

Voici l'adresse : « Citoyen Humboldt, rue de Verneuil, faubourg Saint-Germain, vis-à-vis la rue Sainte- Marie, n° 824. »

Je n'ai pas reçu de lettre de vous aujourd'hui ; j'espère pourtant que ce n'est pas l'indice d'un mauvais état de santé.

On travaille activement à l'agrandissement du théâtre ; ce sera sûrement joli, et, sûrement aussi, solide. Il semble que ce soit une inéluctable loi de nature que toute action fasse surgir immédiatement son contraire, une négation. Voilà des années qu'on

l'A) 18 JUILLET 1T98

réclame une installation meilleure, et, aujourd'hui qu'on se dispose à la réaliser, on suscite et on propage des doutes, pour que les gens, qui vont enfin être commodément assis, craignent en revanche pour leurs nuques, et en soient troublés dans leur sécurité. Mais, comme c'est une éternelle histoire qui ne fait que se répéter, il n'y a qu'à laisser dire.

Auriez-vous l'obligeance de m'envoyer vendredi prochain (1) mes deux cahiers de notes de voyage, mon article sur l'aimant (2) et ma vieille dissertation sur les mesures de prudence que doit observer l'expérimentateur (3), si vous pouvez mettre la main sur cette dernière. Tout va bien pour les articles destinés à notre revue (4), et tout ira de mieux en mieux, une fois qu'elle sera en route. La grande affaire, dans la composition d'une revue, c'est que, dès le premier instant, on ne perde pas de vue un seul moment le dessein général, et qu'au cours d'un travail qui est fragmentaire de sa nature on ait toujours présente l'idée d'un ensemble cohérent.

Nous trouvons là, Meyer et moi, l'occasion de toucher à des questions d'une grande importance, et nous nous sentirons dorénavant plus disposés à écrire des études de détail, souvent très brèves, à présent que nous aurons à notre disposition le moyen de les utiliser immédiatement et de les publier, sans avoir le souci d'établir entre elles une liaison rigoureuse.

Si seulement il vous était possible, encore avant la fin de l'année, d'y contribuer, vous aussi, de votre plume !

Je vais avancer encore ici de mon mieux cette semaine ; peut-être pourrai-je, la semaine prochaine, retourner auprès de vous, car, ici, je ne parviens

(1) 20 juillet.

(2) Voir ci-dessus la lettre 472.

(3) Voir ci-dessus la lettre 401.

(4) Les Propylées.

guère à avoir le cœur qu'à rédiger de temps à autre quelques médiocres phrases de prose. Portez-vous bien d'ici-là, dites mes amitiés à votre chère femme, et faites en sorte que votre joli pavillon soit habitable pour mon arrivée. — Weimar, le 18 juillet 1798. — G.

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