Schiller a Gœthe
Iéna, le 20 juillet 1798.
Avec le retour du beau temps, je me retrouve en un meilleur état de santé et en de meilleures conditions d'activité, et je crois bien sentir s'établir en moi, petit à petit, comme un état d'âme lyrique. J'ai remarqué qu'il n'en est aucun qui échappe davantage à l'action de la volonté, pour la raison que celui-là est en quelque sorte incorporel et que, faute d'un point d'appui matériel, il ne trouve que le cœur où s'installer. Au cours des semaines précédentes, j'y ai eu plus de répugnance que de goût, et, de dépit, je me suis remis pour quelques jours à mon Wallenstein, mais je l'ai quitté à nouveau.
Estimez-vous qu'il serait convenable d'écrire un hymne en distiques, ou, si vous aimez mieux, de qualifier du nom d'hymne un poème écrit en distiques, et qui aurait jusqu'à un certain point l'élan solennel qui est le trait caractéristique de l'hymne (1)?
Je sais bien que vous ne vous laisserez pas troubler dans vos travaux d'architecture théâtrale par les colporteurs de scrupules. Si j'ai touché un mot de cette inquiétude-là (2), c'est uniquement parce
(1) Schiller avait projeté, dès le printemps de l'année précédente, d'écrire une ode dans le style de Pindare, destinée à montrer que le bonheur est plus fort que le mérite. Il revint à cette idée, et écrivit « le Bonheur », qui parut dans YAlmanach des Muses pour 1799.
(2) Voir ci-dessus la lettre 479.
qu'on m'avait rapporté que Thouret s'était exprimé en ce sens.
Mon architecture à moi ne progresse pas aussi activement que la vôtre. Il est très difficile, durant la période de la moisson, qui est déjà partiellement commencée, de trouver les ouvriers qui me sont nécessaires pour confectionner le toit de chaume et le torchis des murs. J'ai aujourd'hui enfin la satisfaction de voir la maisonnette sous toit. Tous ces, travaux me distraient souvent de mon ouvrage plusi qu'il ne faudrait.
L'Almanach est à l'impression, et, à votre arrivée, vous serez salué par votre Euphrosynè (1), qui ouvre la série. J'espère que Guttenberg ne nous retardera pas outre mesure, car l'impression sera terminée pour la première semaine de septembre, et j'aurais besoin, pour cette date-là, de la couverture et de la vignette destinée au litre.
J'ai lu ces jours derniers quelques nouvelles de Mme de Staël (2) : elles révèlent au vif ce naturel tendre, raisonneur et dénué de toute poésie, ou, si vous aimez mieux, cette absence de naturel si riche d'intelligence. On se sent, à cette lecture, très nettement interloqué, et il m'est arrivé ce qui vous arrive d'ordinaire lorsque vous lisez des œuvres de ce caractère, je veux dire, de m'assimiler totalement l'état d'esprit de l'auteur, et de m'y trouver très mal à l'aise. Il n'y a pas trace, chez cette femme, des beaux côtés de l'âme féminine, alors que les défauts du livre sont dans toute l'acception du terme des défauts féminins. Elle quitte son propre sexe sans s'élever au-dessus de son sexe. J'ai pourtant rencontré encore dans ce petit livre quelques
(1) Voir ci-dessus la lettre 469.
(2) Le Recueil de morceaux détachés, qui avait paru à Lausanne en 1795, puis à Leipzig en 1796, contenait quatre nouvelles et V Essai sur les fictions dont il a été question dans les lettres 107, 111, 126, 129.
réflexions tout à fait charmantes, dont elle n'est jamais à court, et qui trahissent le regard pénétrant dont elle envisage la vie.
Adieu. Je suis interrompu par l'arrivée de deux uniformes prussiens : ce sont les deux frères de mon beau-frère (1), qui vont passer leur congé à Weimar.
Ma femme et ma belle-mère vous envoient leurs compliments les plus cordiaux. — Sch.