Gœthe a Schiller
Je souhaite de tout mon cœur que vous retrouviez bientôt l'état d'esprit nécessaire à la production poétique ; malheureusement, votre résidence campagnarde présente à cet égard autant d'inconvénients que d'avantages, maintenant surtout que vous vous êtes laissé entraîner à bâtir. Je n'ai que trop connu, au temps jadis, les dangereux effets de cette singulière séduction, et j'y ai perdu mon temps jusqu'à un point qu'on ne croirait pas. Le travail mécanique des hommes, la naissance d'un objet nouveau sous les doigts habiles d'un artisan, sont pour nous un divertissement qui flatte notre paresse, parce qu'à les contempler notre propre effort est réduit à zéro. C'est un plaisir analogue à celui qu'on prend en fumant du tabac. Si vous vouiez mon opinion, on devrait en user avec les poètes comme les ducs saxons en usèrent jadis avec Luther, on devrait nous enlever en pleine rue, et nous enfermer dans quelque château, tout en haut d'une montagne. Je souhaiterais de tout cœur qu'on m'appliquât immédiatement ce traitement : mon Guillaume Tell (2) serait terminé pour la Saint-Michel (3).
Comme le mètre élégiaque se prête, par sa souplesse et sa mobilité, à n'importe quel usage, je n'ai
(1) Auguste et Louis de Wolzogen.
(2) Voir ci-dessus la lettre 366.
(3) 29 septembre.
pas la moindre inquiétude quant au succès de votr tentative lyrique (1). Je me souviens d'avoir ei moi-même, en des temps anciens, une intentioi analogue.
Vous verrez par l'épreuve que je joins à m; lettre que notre premier essai anaglyphique n'es pas trop mal réussi (2). Le tirage en a été fait tou bonnement à la main libre ; la partie la mieux venu est celle qui est marquée d'une croix, et vous cons taterez que ce procédé permet d'obtenir des résul tats surprenants. L'idée fait ma joie. Facius es, exactement l'homme qu'il faut pour exécuter m travail pareil, et notre Meyer, maintenant qu'il sai ce que peut donner le procédé, avec ses ressource limitées, s'arrangera en sorte que son dessin lu fasse rendre tout ce qu'il peut. Nous nous charge geons d'établir pour YAlmanach une couverture ana logue, mais très richement ornée, celle-là ; on 1 tirera sur papier de couleur, et on l'enluminera ai moyen d'un coloris harmonieux. Tout cela réuni n reviendra pas plus cher qu'une gravure au buri tirée en noir. Une fois lancé, je suis persuadé qu'au jourd'hui surtout qu'on publie bon nombre de livre simplement brochés, ce genre de couvertures déccl rées aura un très grand succès.
Je me suis occupé aussi, ces temps-ci, de mettr au point, en vue de l'impression, mes articles et ceu de Meyer. D'ici huit jours, j'expédierai la premier copie (3) ; si je puis continuer à y travailler, le secon
(1) Voir la lettre précédente.
(2) Le cuivre destiné à orner la couverture des Pn pylées. Il avait été gravé, selon les instructions de Gœtr et de Meyer, par Facius, à Weimar.
(3) La première livraison des Propylées contint l'avan propos de Goethe et ses études sur Laocoon et sur la véri et la vraisemblance dans les œuvres d'art, et les articles c Meyer sur le Choix des sujets dans les arts plastiques, si Quelques monuments étrusques et sur les Œuvres de Rapha au Vatican.
numéro sera tout prêt à cette même date, ce qui me laissera ensuite de longs loisirs.
J'ai passé ces jours derniers plusieurs heures avec M. de Marum (1). C'est un homme très original, un bon esprit, bien doué. Il s'est beaucoup occupé d'électricité ; si, comme je le souhaiterais, il pouvait prolonger ici son séjour, nous ne tarderions pas, en cette matière aussi, à avoir épuisé le sujet. Il m'a recommandé la lecture de la troisième partie de ses œuvres (2), où il a consigné les résultats les plus récents de ce chapitre important de la physique.
Je suis bien obligé de vous avouer que la mise au point des études de Meyer fait en ce moment de moi le plus malheureux des hommes. Cette manière si candide de décrire et d'exposer, ce jugement si sûr et tout à la fois si plein d'une belle émotion invite le lecteur avec une irrésistible puissance d'attrait à y aller voir par lui-même. Ces jours derniers, tandis que je relisais son article sur les Niobides, il s'en est fallu de peu que je ne fisse atteler pour courir à Florence.
Je connais les romans de Mme de Staël (3) : ce sont des œuvres étranges, toutes d'intellectualité passionnée.
Je me suis trouvé ces jours-ci en un léger désaccord avec Meyer, et nous ne sommes pas encore venus à bout de le régler. Il soutenait que le don de la naïveté géniale peut, lui aussi, jusqu'à un certain point, se transmettre par l'école. Il se peut qu'il ait raison, mais alors il faut s'exprimer en d'autres termes ; il faut dire qu'il est possible et qu'il est désirable d'attirer de très bonne heure l'attention de
(1) Médecin et physicien de Hariem.
(2) Description d'une très grande machine électrique, placée dans le muséum de Teyler à Harlem, et des expériences faites pra le moyen de cette machine; seconde continuation, Harlem,
(3) Voir la lettre précédente.
l'apprenti artiste sur le haut prix de ce caractère dans les arts plastiques. Il est frappant de voir à quel point, de notre temps, on en a perdu jusqu'à la moindre idée, et c'est ce qui ressort jusqu'à l'évidence, aussi bien du projet de bas-relief que Dannecker vient d'imaginer (1). que des entretiens que nous venons d'avoir avec Thouret, qui est un bon type de l'opinion commune, étant tout à la fois artiste et public. On ne peut rien pour modifier son propre siècle, mais on est du moins en droit de lui tenir tête, et de frayer la voie à d'heureuses transformations ultérieures. Je me promets d'écrire prochainement un article qui sera intitulé : Des obstacles qui empêchent V artiste moderne de franchir le pas qui de l'informe le conduirait à la forme belle (2). Je n'ai plus que la place de vous dire adieu. — Weimar, le 21 juillet 1798. — G.