Schiller a Gœthe
Ie'na, le 23 juillet 1798.
Votre essai anaglyphique (3) permet d'augurer favorablement du procédé. Mon unique inquiétude, en l'examinant d'abord, a été que l'ensemble ne donnât l'impression d'être fait de pièces et de morceaux assemblés, comme de la musique imprimée. Mais peut-être ne me suis-je pas rendu un compte exact de votre dessein, et il se peut que le tout fasse l'effet d'un bloc unique.
Comme l'impression de YAlmanach est com-
(1) Thouret avait apporté à Goethe, en vue de la décoration du musée, un dessin de Dannecker représentant Andromède entourée des siens. Gœthe écrivit à Dannecker le 7 octobre, et motiva son refus en renvoyant l'artiste aux études de Meyer sur le choix des sujets.
(2) Ce projet humoristique d'article n'eut pa6 de suite.
(3) Voir la lettre précédente.
mencée, je me suis trouvé obligé de baptiser votre poème sur les poètes (1), et, ce que j'ai trouvé de mieux, c'est la Dignité du chanteur : ce titre a le mérite de masquer l'ironie, tout en ne laissant aucun doute sur l'intention satirique, pour qui sait lire. Si vous en voulez un meilleur, ou si vous en connaissez un meilleur, il faudrait me le faire savoir dès demain, car je voudrais expédier sans tarder le poème à l'imprimerie.
Dans votre différend avec Meyer, c'est lui qui me paraît avoir raison. Sans doute, le naïf en matière de beauté ne peut ni être formulé, ni par conséquent se transmettre doctrinalement, mais il n'en est pas moins, de son essence même, naturel à l'homme, au lieu que son opposé, l'inspiration sentimentale, bien loin de lui être naturel, n'est autre chose qu'une déformation vicieuse. Si donc l'école s'applique à empêcher ou à corriger ce vice et à veiller à la sauvegarde de l'état de nature, — et l'on conçoit fort bien qu'elle puisse y parvenir, — il se trouve du même coup qu'elle possède le pouvoir d'alimenter et de propager l'esprit de naïveté. La nature saura bien trouver les moyens de faire surgir et d'entretenir l'état de naïveté en tout individu quelconque, — j'entends, en ce qui concerne la forme générale, sinon toujours en ce qui concerne la matière et le contenu, — dès le moment où l'on aura balayé tout ce qui peut le contaminer ; si au contraire la sentimentalité est préalablement installée, l'école pourra bien peu de chose. Je ne puis concevoir que le caractère constant de naïveté qu'accusent en commun toutes les œuvres d'art d une certaine période de l'antiquité ne soit pas un effet de la tradition par le moyen de l'enseignement et
(1) Ce poème, composé le 15 juin, et que Goethe avait intitulé : le Gardien du Parnasse, reçut de Schiller le titre qu'annonce cette lettre ; Goethe l'appela plus tard, d'abord Dithyrambe, et enfin Parnasse allemand.
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des modèles, et ne prouve pas, conséquemment l'efficacité certaine de l'école.
Resterait à savoir ce que l'art pourrait attendis d'une école, en un temps comme le nôtre. Les école d'autrefois avaient véritablement pour tâche d< former des élèves ; ce qu'il faudrait aujourd'hui ce seraient des maisons de correction pour malfai teurs, où, faute de génie créateur, la tâche consis terait beaucoup plus à redresser par le moyen de 1; critique qu'à former en vue de la production per sonnelle. Néanmoins, il y aurait déjà un grand pa de fait, si l'on parvenait à découvrir ou à imagine un centre assuré autour duquel viendrait se groupe tout ce qui s'accorde, si, en ce point de rassemble ment, on définissait avec certitude ce qui a valeu canonique et ce qui est condamnable, et si un cod< de vérités, impératif pour tout artiste, pouvait êtrénoncé et transmis en un formulaire catégorique e net. On verrait donc apparaître, pour la poésie e pour l'art, ce qu'on pourrait appeler des livres sym boliques, que chacun aurait la stricte obligatioi de confesser, et je ne vois nullement pourquoi i ne serait pas possible d'utiliser en faveur de la bonn cause l'esprit sectaire qui a toujours si vite fait d se mettre au service des mauvaises. J'ai tout ai: moins la conviction qu'on n'aurait guère plus d peine à trouver autant de bonnes raisons pour un confession et une église esthétiques que contre 1; stricte observance philosophique.
J'ai essayé aujourd'hui de prendre en main L dissertation de Ritter sur le galvanisme (1) ; maie en dépit des bonnes choses qu'elle renferme, j'a été rebuté par le pédantisrne pesant de la forme et je n'en ai conçu qu'un plus vif désir de m'entre tenir avec vous de ce sujet.
(1) « Sur le galvanisme dans le règne animal» ; elle venai d'être publiée à Weimar.
Qu'avez-vous pensé de la nouvelle livraison de Y Athenœum des Schlegel, et en particulier des Fragments (1)? Cette manière ambitieuse, sûre d'ellemême, hautaine, tranchante et courte de vues, me cause une douleur physique.
Adieu. Ne tardez pas à venir. Ma femme et ma belle-mère vous adressent leurs compliments les meilleurs. — Sch.