‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 95 sur 230 · Schiller a Gœthe · texte numérisé non relu

Schiller a Gœthe

Iéna, le 28 août 1798.

Je me proposais d'aller vous porter aujourd'hui en personne mes félicitations et mes vœux pour votre fête, mais je me suis levé trop tard, et d'ailleurs je ne me sentais pas en bon état, en sorte que j'ai dû, pour cette fois, m'en tenir à ma bonne intention. Mais nous avons pensé à vous avec une sympathie cordiale, et nous nous sommes plu surtout à nous rappeler tous les bienfaits que nous vous devons.

J'ai eu ces jours derniers la surprise d'une visite à laquelle je ne me serais jamais attendu. Fichte est venu me voir (2),. et s'est montré d'une extrême cordialité. Comme il a fait le premier pas, je ne veux pas me donner l'air de bouder, et, bien que nos relations n'aient guère chance, en raison de la divergence de nos natures, d'être ni fécondes ni agréables,

(1) « Mémoires » en français dans le texte. Il s'agit du Journal de ce qui s'est passé à la tour du Temple pendant la captivité de Louis XVI, roi de France, paru à Londres en 1798.

(2) La visite de Fichte à Schiller est du 25 août. Depuis les lettres de juin 1795 auxquelles il a été fait allusion plus haut, dans la lettre 79, et la controverse par lettres qui les avait mis aux prises au mois d'août de la même année, leurs rapports avaient été suspendus.

je ferai du moins de mon mieux pour qu'elles soient dans l'avenir sans nuages et décentes.

Ce plaisir que vous trouvez toujours à retourner aux proverbes grecs (1), je le prends, en ce moment même, à lire le recueil de fables de Hygin. On ressent une joie d'une nature toute particulière à errer parmi ces figures de féeries que la poésie a fait vivre d'une vie réelle, on se sent en contact avec le sol qui leur a donné naissance, et tout ému d'être environné de ce peuple innombrable de personnages imaginés. Aussi serais-je désolé que l'on corrigeât en quoi que ce fût l'indolente ordonnance de ce livre : il faut lire rapidement, d'une traite, la suite des fables telle qu'elle se présente, si l'on veut se pénétrer de toute la grâce et de toute l'abondance de la fantaisie des Grecs. Et il y a encore là, pour un poète tragique, toute une mine de sujets admirables, mais la figure qui se détache avec le relief le plus accusé, c'est Médée ; seulement, si l'on voulait en tirer parti, il faudrait la prendre avec toute son histoire, et en faire un cycle. La fable de Thyeste et de Pelopia (2) est, elle aussi, un sujet excellent. Je trouve d'autre part qu'il reste dans l'expédition des Argonautes bon nombre de motifs qui ont été omis par Y Odyssée et par Y Iliade, et j'ai l'impression qu'il pourrait bien y .avoir encore là le germe de quelque poème épique.

Il est singulier que tout ce cycle mythique que j'embrasse à présent d'un coup d'oeil ne soit qu'un tissu de galanteries (3), et, selon l'expression dont use couramment la modestie de Hygin, de compressas (4), et que tous les thèmes significatifs et féconds n'aient d'autre source ni d'autre base que celle-là.

(1) Voir ci-dessus la lettre 388.

(2) Hygin, fable 88.

(3) En français dans le texte.

(4) Les mots compressus et compressio désignent chez Hygin, en maints endroits, les rapports sexuels.

Je me suis demandé si ce ne serait pas une entreprise très méritoire que de reprendre l'idée que Hygin a traitée d'une manière fruste et pour un siècle différent du nôtre, et de la rajeunir, en y introduisant de l'esprit et du goût et en tenant compte de ce qu'exige la fantaisie de l'humanité présente, en sorte que l'on possédât ainsi un livre des légendes grecques qui ne manquerait pas d'éveiller le sens poétique, et qui serait d'un grand profit à la fois pour le poète et pour le commun des lecteurs.

Ci-joint deux feuilles de Y Almanach en épreuves. La troisième suivra prochainement.

Ma femme vous envoie ses meilleures amitiés. Adieu. — Sch.

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