Goethe a Schiller
Je vous remercie de tout mon cœur d'avoir donné une pensée à mon anniversaire, et d'avoir eu ne fût-ce que l'intention de venir me voir. Ma journée s'est passée dans la dissipation et la stérilité ; j'espère retrouver bientôt le recueillement auprès de vous.
A moi aussi, Hygin m'a procuré de l'agrément chaque fois que je l'ai ouvert, et je serai très content de le feuilleter quelque jour avec vous d'un bout à l'autre. Le sujet des Argonautes m'a toujours inspiré la même confiance qu'à vous-même, et, s'il faut en croire la doctrine nouvelle (1), selon laquelle l'épopée ne serait pas astreinte à former une unité, fait de pièces et de morceaux comme il l'est, il s'y prêterait parfaitement. Il offre des thèmes superbes, et l'on pourrait sûrement en dégager et en développer maint autre.
(1) Il est peu probable que Goethe songe à Wolf, dont les idées se trouveraient très défigurées ; il fait vraisemblablement allusion à la doctrine romantique des droits souverains de l'individu et du choix arbitraire de la forme, et aux Fragments publiés dans V Athenœum.
C'est donc vendredi (1) que j'expédierai les derniers cahiers du manuscrit (2). J'ai apporté encore bon nombre de retouches à l'introduction, qui, jei l'espère, ne s'en trouvera pas plus mal, et j'y aurais trouvé à corriger à n'en plus finir, si je n'étais contraint de la faire partir. Notre affaire prend une physionomie qui est pour nous-mêmes neuve et imprévue, et, dès à présent, sur épreuves, elle a tout autre air qu'en manuscrit. J'ai bon espoir que nous trouverons moyen de donner du premier coup à nos quatre premiers numéros un air de composition harmonieuse. Si seulement nous pouvions avoir quelque chose de vous, pour ouvrir tout de suite une fenêtre sur un horizon élargi ! — Le type de YAlmanach a très bonne mine, mais la petitesse du caractère exigera que l'impression soit soignée et que le papier soit lisse.
Je suis content de voir MM. Conz et Bùrde tourner quelque peu à la polissonnerie et mordre aux amours défendus (3) ; je rirais plus cordialement encore s'il m'était donné de voir Matthison y venir lui aussi. Il est singulier qu'ils ne puissent se retenir, tous tant qu'ils sont, d'imiter et de répéter ce que d'autres ont dit avant eux. Pour ne prendre qu'un exemple, il est bien évident qu'il y a comme une réminiscence dans le vieux sorcier et sa baguette magique (4).
Peut-être recevrez-vous encore, avant que vous soyez au bout, quelque chose de moi.
La couverture est prête, et l'on va pouvoir juger de ce que donneront le relief et le rehaussement
(1) 31 août.
(2) Destiné à compléter le premier numéro des Propylées.
(3) h'Almanach donnait de Conz une pièce intitulée « Appel d'amour », et, de Bùrde, « la Surprise ».
(4) La pièce de Matthison intitulée « Trouvaille de sorcière », qui parut dans VAlmanach, rappelait à Goethe son Apprenti sorcier.
apportés à l'ornementation. Vous ne tarderez pas à en recevoir un petit échantillon. Adieu ; travaillez courageusement, tandis que de mon côté je tâcherai de me dégager ici. J'aurais Lien grande envie de passer auprès de vous la première moitié de septembre.
Tirez pour vous-même le meilleur profit possible des relations que vous avez renouées avec Fichte, et tâchez qu'elles lui fassent du bien, à lui aussi. Il n'est pas question d'entretenir avec un pareil homme des rapports étroits, mais il y a grand intérêt à rester en contact. — Weimar, le 29 août 1798. — G.