Schiller a Gœthe
léna, le 31 août 1798.
Si je trouve un moyen quelconque de m'arranger et si mon état de santé me le permet, j'irai sûrement, la semaine prochaine, passer quelques jours auprès de vous. Je sais bien qu'il faut que j'en finisse d'abord avec ce que je destine à 1 Almanach; mais quatre bonnes journées peuvent me suffire pour m'en tirer. J'ai terminé deux ballades (1), qui font à elles deux vingt pages d'impression, et le poème auquel je suis attelé (2) remplira de dix à douze pages, si bien qu'avec le poème déjà imprimé je fournis au total un contingent de trente-six à quarante pages, sans compter ce qu'une chance heureuse peut encore m'inspirer au cours de la quinzaine qui commence. Je vais donc pouvoir d'un cœur plus libre passer avec vous quelques journées, et me reprendre à penser à mon Wallenstein.
(1) Le Combat avec le dragon (voir ci-dessus la lettre 488) et la Caution, qu'il venait d'écrire du 27 au 30 août.
(2) Tl l'acheva le 7 septembre : c'est « la Fête d'Eleusis », qui parut d'abord dans Y Almanach sous le titre de Chant civique (BûrgerliedJ.
Vous avez parfaitement raison de dire qu'à lire ces messieurs Conz, Matthison et consorts, on perçoit un écho très net de thèmes poétiques qui sont de vous. Mais ces tempéraments de moralistes savent rarement garder la mesure, et, quand ils viennent à s'humaniser, on peut être sûr que la trivialité n'est pas loin.
Ce M. Conz, dans la petite poésie que vous avez lue en épreuves, n'a guère fait que copier, bel et bien, mon Secret, alors que, dans le compte-rendu qu'il a donné du dernier Almanach au Journal de Tubingue, il s'était bien gardé de souffler mot de mon poème, pas plus que d'aucun autre, sauf Ibykus.
Matthison m'a envoyé une poésie en sus. Je suis content que son nom revienne dans Y Almanach à diverses reprises, mais je serais surpris que ce qu'il écrit donnât la moindre satisfaction à qui que ce fût.
Je vous félicite d'avoir enfin achevé de mettre sur pied le premier numéro des Propylées. Il me tarde fort de le voir tout entier imprimé, et de vous en dire alors bien au long et bien posément mon sentiment. Vous pouvez sûrement compter avoir quelque chose de moi pour votre quatrième numéro, car, pour en finir avec Wallenstein, j'ai besoin tout au plus des derniers mois de l'année courante. Lorsqu'il n'y aura plus qu'à adapter la pièce à la scène, ce sera une simple affaire d'intelligence et de réflexion, que je pourrai fort bien mener de front avec une autre besogne, et surtout avec un travail de l'ordre spéculatif.
J'aurai grand plaisir à aller assister aux travaux du théâtre, et je crois volontiers avec vous que la vue des planches pourrait me suggérer plus d'une bonne idée. J'ai lu dernièrement dans je ne sais plus quelle revue ou quel journal, et je l'ai noté comme digne de remarque, que le public de Ham-
bourg commençait à se plaindre de ne jamais voir à la scène autre chose que des pièces d'Iffland, et déclarait en avoir assez. S'il était permis d'étendre par analogie cette observation à d'autres villes, mon Wallenstein arriverait à point nommé. Il n'y a pas lieu d'être surpris que le public soit fatigué de se voir lui-même en scène, et qu'il s'y sente en trop mauvaise compagnie. Si Ton a voulu à toute force des pièces de ce caractère, ou du moins si l'on y a pris un goût plus vif, c'est qu'on était saturé des drames à sujets féodaux, et qu'on voulait se reposer de ces mascarades. Mais il est très naturel qu'on finisse par se lasser de rester indéfiniment bouchebée devant des figures sans intérêt.
Je pourrai sans doute voir chez vous les premières épreuves des Propylées et les couvertures destinées à Y Almanach.
Pourrai-je, sans vous déranger, loger ces quelques jours auprès de Meyer (1)?
Adieu ; ma femme vous envoie ses amitiés les plus cordiales. — Sch.