‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805Chapitre 11 sur 199 · Schiller a Goethe · texte numérisé non relu

Schiller a Goethe

Iéna, le 31 août 1794.

A mon retour de Weissenfels, où je me suis rencontré avec mon ami Kôrner, de Dresde (1), j'ai reçu votre avant-dernière lettre, qui m'a doublement ravi. Car elle me fait voir que l'idée que je me suis formée de vous est en accord avec votre propre sentiment, et aussi que vous n'avez pas pris en mauvaise part la sincérité avec laquelle j'ai laissé parler mon cœur. La rencontre de nos existences, qui vient tard, mais qui fait naître en moi plus d'une belle espérance, prouve une fois de plus à mes yeux combien on agit souvent plus sagement en laissant faire au hasard, plutôt que de le devancer par trop de précipitation brouillonne. Si vif qu'ait été de tout temps mon désir d'entrer avec vous en un contact plus proche que ne peut être celui du génie d'un écrivain avec le plus attentif de ses lecteurs, je me rends parfaitement compte aujourd'hui que les voies si diverses que nous avons suivies l'un et l'autre ne pouvaient guère nous rapprocher utilement avant l'heure présente. Mais maintenant, il m'est permis d'exprimer l'espoir que nous ferons désormais en commun la portion de route qu'il

(1) Magistrat, l'ami le plus intime de Schiller. — C'est « l'ami indulgent » dont il est question dans la suite de la lettre.

nous sera encore donné de parcourir, et que nous y trouverons d'autant plus de profit qu'au cours d'un long voyage, ce sont toujours les derniers compagnons qui ont le plus de choses à se dire.

Ne comptez pas trouver chez moi une très riche abondance d'idées ; c'est cela, au contraire, que je sais trouver chez vous. Le besoin et la tendance spontanée de ma nature consiste à tirer grand parti de peu de chose, et, une fois que vous aurez pu évaluer au juste combien je suis pauvre de ce qu*on nomme le savoir acquis, vous estimerez peut-être que, sur plus d'un point, je ne m'en suis pas trop mal tiré. Plus le domaine de ma pensée est restreint, plus il m'est aisé de le parcourir en tous sens, fréquemment et rapidement, et c'est pour la même raison que je parviens à faire mieux fructifier mon petit fonds, et à créer, par le moyen de la forme, la multiplicité variée qui fait défaut au contenu. Votre effort s'applique à simplifier votre vaste monde d'idées, le mien, à diversifier mon petit avoir. Vous avez un royaume à régir, je n'ai à gérer qu'une famille quelque peu nombreuse d'idées, et toute mon ambition serait de l'élargir assez pour en faire un petit monde.

L'activité de votre esprit a, au plus haut degré, le caractère intuitif, et il semble que toutes vos énergies présentes se soient, en quelque sorte, fixées et cristallisées dans le sens de l'imagination, qui les marque de son empreinte et se fait leur commune interprète. A y regarder de près, il n'est guère de plus beau succès auquel l'homme puisse prétendre, à la condition toutefois qu'il parvienne à prêter à sa vision une portée générale et à donner valeur impérative et législative à son propre mode de sentir. C'est là le but auquel vous tendez, et combien vous avez, dès à présent, réussi à l'atteindre ! Ma pensée à moi, au contraire, incline plus naturellement au symbole, si bien que j'oscille,

comme une sorte d'hybride, du concept à l'intuition, de la loi à la sensation, du savoir-faire technique au génie. C'est ce qui m'a donné, surtout au début de ma carrière, en matière de spéculation aussi bien qu'en matière de création poétique, un air assez gauche ; car, d'ordinaire, le poète en moi prenait précipitamment les devants lorsqu'il s'agissait de philosopher, et l'esprit philosophique, lorsqu'il s'agissait de créer. Maintenant encore, il m'arrive assez souvent que l'imagination vienne troubler mes réflexions abstraites, et la froide raison ma création poétique. Si je parvenais à me rendre suffisamment maître de ces deux forces pour assigner à chacune d'elles ses limites par un acte de libre décision, je pourrais encore espérer une destinée qui ne serait pas sans beauté ; mais le malheur veut qu'au moment où je commence enfin à estimer sainement mes talents et à savoir les discipliner, la maladie vienne menacer de miner et de ruiner mes forces physiques. Il est peu probable que j'aie le temps d'achever en moi la grande et totale révolution de mon esprit, mais je ferai de mon mieux, et, le jour où l'édifice croulera, peut-être aurai-je du moins sauvé du désastre ce qui mérite d'être conservé.

Vous m'avez marqué le désir de m'entendre vous parler de moi-même, et j'ai usé de la permission. C'est en toute confiance que je vous livre cette confession, et je suis sûr que vous la recevrez affectueusement.

Je m'abstiens pour aujourd'hui de toucher au détail de votre article, qui fait une entrée en matière très féconde à nos entretiens sur ce sujet. Mes propres recherches, qui ont été conduites par une voie toute différente, m'ont amené à des résultats jusqu'à un certain point analogues, et peut-être trouverez-vous dans les papiers que je vous envoie des idées qui rejoignent les vôtres. Il y a un an et demi que je les ai notées, et cette raison, aussi bien

que l'occasion accidentelle qui leur a donné naissance (elles étaient destinées à un ami indulgent) peuvent faire excuser jusqu'à un certain point ce que la forme a de rudimentaire. D'ailleurs, ces idées ont pris depuis dans ma pensée une base plus assurée et une précision plus grande, ce qui, à ce qu'il me semble, les rapproche infiniment des vôtres. Je suis plus désolé que je ne puis le dire que Wilhelm Meister soit perdu pour notre journal. Mais j'attends de la fécondité de votre esprit et de la bonne volonté amicale que vous marquez à notre entreprise une compensation à cette perte, ce qui sera double profit pour les amis de votre génie. Vous trouverez, dans le numéro de la Thalia que je vous envoie ci-joint (1), quelques pensées de Kôrner sur la déclamation qui ne vous déplairont pas. Tout le monde ici se rappelle à votre bon souvenir, et je suis, avec le respect le plus cordial^ votre Sch.

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