Goethe a Schiller
Weimar, le 6 octobre 1795.
Au lieu de m' éloigner précipitamment de vous, hier, j'aurais bien mieux aimé rester (1), et j'ai eu, tout au long du chemin du retour, le sentiment de malaise que laisse la satisfaction imparfaite. Lorsqu'on dispose d'aussi peu de temps, on effleure une foule de questions et on n'en mène aucune jusqu'au bout, et, de toute la masse de choses qu'on remue, il ne sort en définitive que bien peu d'achèvement et de maturité.
En route, j'ai surtout songé à vos poésies. Elles ont des qualités qui leur appartiennent en propre, et je dirais volontiers qu'elles tiennent à présent ce que jadis j'avais espéré de vous. Ce mélange singulier de vision concrète et de dons abstraits qui est
(1) Goethe avait passé à Iéna les journées des 4 et 5 octobre.
dans votre nature se traduit aujourd'hui au dehors dans un équilibre parfait, et toutes les autres vertus du poète défilent en belle ordonnance. J'aurai plaisir à les retrouver imprimées, à m'en donner la jouissance réitérée, et à en partager la joie avec d'autres. Le petit poème en stances à l'adresse du public ferait à la première année des Heures une terminaison excellente et gracieuse (1).
Je me suis mis sans désemparer à Madame de Staël (2), et elle me coûte plus de travail que je ne pensais ; je suis résolu néanmoins à aller jusqu'au bout, car ce n'est pas très long : au total, cela fera tout au plus cinquante-cinq feuillets de mon écriture. Vous en aurez bientôt la première partie, qui compte vingt et une pages. Je mettrai en tête une petite préface adressée au rédacteur en chef, où je m'expliquerai sur la manière dont j'ai procédé dans ma traduction. Pour vous épargner la peine de menues corrections, je vous dirai que j'ai adapté d'aussi près que possible sa forme d'expression à notre manière de sentir, et qu'en même temps j'ai tâché de serrer d'un peu peu près ce qu'il y a d'indéterminé chez le Français et d'y mettre quelque chose de notre précision, à nous autres Allemands. Vous trouverez, dans le détail, un très grand nombre de bonnes choses ; seulement, comme elle a tout à la fois un point de vue étroit et limité, et par contre pourtant de la pénétration et de la probité d'esprit, il lui est tout naturellement impossible de se mettre d'accord avec elle-même. C'est, néanmoins, un texte à commentaires dont vous pourrez sûrement tirer un excellent parti. Il me serait agréable que vous prissiez la peine de donner à votre travail un tour
(1) Les « Stances au lecteur » parurent dans YAlmanach des muses pour 1796.
(2) A la traduction de « l'Essai sur les fictions » ; elle parut dans le deuxième numéro des Heures pour 1796. Les notes que Schiller se promettait d'y joindre ne parurent jamais.
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aussi clair et aussi galant que possible, en sorte qu'on puisse plus tard le lui envoyer, et que ce soit un premier pas de la danse de nos Heures vers la France renouvelée.
Weimar, le 10 octobre 1795, — Je m'étais arrêté là, il y a quelques jours, dans la dictée de ma lettre ; je viens vous dire encore une fois adieu ; je ne pars que demain matin (1). Vous recevrez bientôt l'opuscule de Madame de Staël, peut-être la moitié, peutêtre le tout. Comme la pauvre femme s'ingénie à être tout à la fois en accord et en désaccord avec elle-même !
Je vous écrirai bientôt de Francfort. Portez-vous bien, vous et les vôtres. Mes compliments à Humboldt, à qui j'écrirai également de Francfort. Lorsque vous recevrez mon roman, des quatre exemplaires, trois sont pour Humboldt, Loder et Hufeland. A moins que Humboldt n'ait, comme je l'espère, retiré déjà le sien à Berlin. — G.
Eisenach, le 13 octobre 1795.
Me voici arrivé ici, où j'aurai sans doute à attendre de voir la tournure que prendront les événements, avant de poursuivre mon voyage.
Les Autrichiens ont de nouveau passé le Main et enveloppent Francfort, et il se peut que la bataille ait déjà commencé entre eux et les Français. Je ne tiens pas du tout à aller de gaieté de cœur me
(1) Pour Francfort, où l'envoyait le duc ; mais il ne poussa pas plus loin qu' Eisenach, et sa mission fut contremandée. C'est le moment où les armées impériales de Wurmser et de Clerfayt bousculent et refoulent les armées de Pichegru et de Jourdan, reprennent le dessus, et forcent pour un temps la ligne du Rhin. Francfort et Mayence sont au cœur de la bataille.
fourrer dans une bagarre pareille, car je connais par expérience l'agrément de ce genre de situations. J'ai mis immédiatement à profit les loisirs de mon séjour ici pour mener à bonne fin la traduction, et de temps à autre la transposition, de Madame de Staël, L'allure féminine et la forme française m'ont fait la tâche très laborieuse, et surtout la nécessité d'adapter son mode de penser au nôtre, sans parler des incohérences et des perpétuels retours. Me voici au terme ; je fais copier, et vous aurez la chose bientôt. Peut-être ferez-vous imprimer le tout d'un bloc, et grouperez-vous vos propres notes pour en faire un ensemble ; mais il faut s'en remettre à l'inspiration et au moment. Écrivez-moi donc ! Si votre lettre ne me trouvait plus ici, ce que je présume, on me la ferait suivre. A présent, je compte me mettre sans tarder au roman, car, à moins de rechercher moi-même la dissipation, je suis ici plus seul et plus tranquille que chez moi.
Adieu. Peut-être vous verrai-je plus prochainement que nous ne pensions. — G.
Je vous reverrai bientôt, car je suis dispensé d'aller jusqu'à Francfort. Madame de Staël sera chez vous avant moi : la copie va être terminée. Avezvous dit un mot à Humboldt touchant la question du logement? Ce serait très gentil à lui que je pusse occuper sa petite maison (1), car, au château d'Iéna, il se passera du temps avant qu'on ait fait disparaître les traces qu'y ont laissées les militaires. Je suis tout entier à mon roman, de cœur, d'intelligence et de pensée et je n'en bougerai plus que je n'en sois venu à bout. Adieu. Ne m'oubliez pas dans
(1) A Iéna, où Gœthe songeait à passer une partie de l'hiver. La maison de Humboldt était toute proche de celle qu'habitait Schiller.
votre travail, et faites mes amitiés à votre chère femme. — Eisenach, le 16 octobre 1795.