‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805Chapitre 104 sur 199 · Schiller a Gœthe · texte numérisé non relu

Schiller a Gœthe

Iéna, le 16 octobre 1795.

Si j'avais pu supposer que vous seriez retenu quelque temps à Eisenach, je n'aurais pas tardé aussi longtemps à vous écrire. C'est pour moi un véritable soulagement que de vous savoir encore loin des bagarres qui se passent sur le Main. L'ombre du géant (1) risquerait de vous saisir sans assez d'aménité. Il m'arrive souvent d'avoir un sentiment singulier, lorsque je me représente que vous êtes ainsi mêlé aux affaires du vaste monde, tandis que moi, reclus entre mes carreaux de papier, je demeure immuablement assis devant ma table de travail, et que néanmoins nous sommes si proches l'un de l'autre, et si bien faits pour nous entendre.

Votre lettre de Weimar m'a rempli de joie. Contre une heure de courage et de confiance, j'en compte toujours une bonne dizaine où je suis sans nulle vaillance, et où je ne sais plus que penser de moi. En ces heures-là, ce m'est une opportune consolation qu'il me vienne du dehors sur ma personne une opinion telle qu'est la vôtre. Herder aussi m'a écrit récemment, à propos de mes poésies, beaucoup de choses réconfortantes.

Une expérience assez longue m'a donc enseigné du moins qu'il n'est possible de donner une impression d'aisance qu'à force de précision rigoureuse dans la pensée. Jusqu'alors j'étais persuadé du contraire, et je redoutais la dureté et la raideur. A présent, c'est pour moi une véritable joie de n'avoir pas reculé devant le rude effort d'une route souvent

(1) Allusion au Conte de fées de Gœthe.

âpre, que j'ai souvent tenue pour funeste à l'imagination créatrice. Mais il n'est pas douteux qu'un pareil labeur ne soit épuisant, car, si le philosophe peut laisser chômer sa fantaisie, et le poète sa puissance abstraite, il me faut au contraire, à moi, dans l'ordre de production que j'ai choisi, tenir sans cesse ces deux facultés créatrices dans un égal état de tension, et ce n'est qu'en entretenant en moi un mouvement continu et une agitation perpétuelle que je parviens à maintenir en une sorte de solution fluide les deux éléments hétérogènes qui composent ma nature.

J'attends avec une vive curiosité le manuscrit de Madame de Staël. Si par hasard la place dont je disposerai le permet, je suis comme vous d'avis qu'il vaudrait mieux publier tout de suite le tout en un seul numéro. Je donnerais ensuite mes observations dans la livraison suivante : le lecteur aurait ainsi eu tout le loisir nécessaire pour se faire sa propre opinion, et écouterait avec plus d'intérêt ce que j'aurais à lui dire. D'ailleurs, j'aurais peine à m'en tirer dans le court délai qui nous sépare du numéro 11, même si la traduction me parvenait lundi prochain. Herder m'a envoyé, pour ce même numéro 11, un 'article sur les Grâces, où il s'efforce de restituer leurs anciens titres à ces figures, dont on a fait un si étrange abus (1). Il promet, en outre, un article pour le numéro 12. J'espère terminer à temps pour la onzième livraison mon étude sur le Naïf, qui ne fera pas plus de quelques feuilles, et qui, je crois, est écrite dans une forme très aisément accessible. Nous ne sommes pas non plus à court de menus accessoires poétiques. Vous trouverez ci-inclus quelques drôleries de moi. Si vous étiez allé à Francfort, il vous aurait été loisible de lire à votre

(1) L'article sur « la Fête des Grâces » parut dans le numéro 11 ; l'autre, « Iduna », dans le premier numéro de 1796.

fenêtre, sur la Zeil (1), le Partage de la terre, et c*est bien là que la pièce est le mieux à sa place. Si elle vous amuse, lisez-la donc au duc.

Dans l'autre pièce, j'ai plaisanté sur le principe de contradiction : la philosophie se donne toujours un air ridicule lorsque, par ses propres moyens, et sans vouloir convenir à quel point elle dépend de l'expérience, elle prétend élargir le savoir et dicter des lois à l'univers (2).

Je suis ravi que vous soyez résolu à vous remettre bientôt au Meister. Lorsque l'œuvre sera terminée, je ne serai pas long à m'en pénétrer et, si je le puis, j'essaierai à cette occasion d'un nouveau genre de critique, conçue dans un esprit génétique, à supposer, ce que je ne puis encore affirmer avec certitude, que cette méthode soit réellement praticable.

Ma femme et ma belle-mère (3), qui est ici en ce moment, vous font leur meilleurs compliments. On est venu demander chez moi où vous étiez en ce moment, mais j'ai estimé inutile de le dire. Si vous recevez quelque nouvelle de votre voyageur d'Italie (4), je vous prie de m'en faire part. Adieu. — Sch.

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