‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805Chapitre 109 sur 199 · Schiller a Gœthe · texte numérisé non relu

Schiller a Gœthe

Iéna, le 26 octobre 1795.

Je vous adresse par avance mes félicitations pour la venue au monde de votre nouveau petit commensal. Tâchez donc de faire en sorte que ce soit une fille, pour que nous puissions finalement ne plus faire qu'une seule famille.

J'ai oublié, avant-hier, de vous parler de Madame de Staël dans ma lettre. L'étude est pleine d'esprit et d'idées, et, comme il y brille plus d'éclairs qu'il n'y luit de jour véritable, ce n'est pas un mauvais texte, à commentaires. Il ne serait pas aisé d'y introduire un ordre parfaitement harmonieux, et d'ailleurs le jeu n'en vaudrait pas la chandelle. Mais on peut essayer de faire des remarques de détail, et j'y ai déjà fait choix de quelques thèmes qui, du reste, ne seront pas sans actualité.

Vous avez employé en un certain nombre d'endroits le mot verfilhren (1). J'aimerais à savoir ce qu'il y a au juste dans l'original, et s'il n'y est pas tout bonnement question d' « abuser », au sens général du terme ; car le mot que vous employez implique, en esthétique, une nuance de plus.

Je suis heureux d'apprendre que vous trouvez tant de trésors dans vos papiers italiens. J'en ai toujours été très curieux, à en juger sur le peu que vous en avez rendu public. Tandis que vous faites

(1) En trois passages ; le mot signifie « séduire », et, dans ces passages, c'est en effet « séduire » qu'il y a dans l'original. Aucune modification ne fut apportée au texte définitif.

cet inventaire, n'oubliez pas nos Heures, et dérivez vers elles un bras de ce Pactole.

Il me tarde bien de savoir ce que vous direz de la violente incartade de Wolf, lorsque vous l'aurez lue. Herder voudrait que j'en dise quelque chose, ne fût-ce qu'en ma qualité de rédacteur en chef, attendu que les Heures s'en trouvent atteintes, elles aussi, jusqu'à un certain point ; et, comme j'estime qu'il ne serait pas sage de garder tout à fait le silence et de laisser tout de suite le dernier mot au pédant, j'aime mieux y aller de ma personne que de me résigner à nous voir rester muets.

J'ai lu les deux nouveaux Almanachs des muses (1) ; ils sont médiocres et misérables par delà toute mesure. Voss a inséré dans le sien vingtneuf articles, parmi lesquels vous en chercherez vainement un seul qui soit bon, et dont la plupart sont abominables (2). Je les ai donnés à Herder, qui les a emportés.

Adieu. J'espère avoir bientôt de vos nouvelles. Compliments des miens. — Sch.

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