‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805Chapitre 114 sur 199 · Schiller a Gœthe · texte numérisé non relu

Schiller a Gœthe

Iéna, le 20 novembre 1795 (2).

Nous avons déploré de tout notre cœur la perte que vous avez faite (3). Ce qui peut vous consoler,

(1) Ce Gros, dont les Heures avaient publié un article (huitième numéro; voir ci-dessus la lettre 82), sollicitait une chaire à Iéna, en même temps que Humboldt s'employait à le faire nommer à Berlin. Finalement, il obtint, en 1796, d'être appelé à l'Université d'Erlangen.

(2) Gœthe séjourna à Iéna du 6 au 11 novembre.

(3) Le second fils de Goethe venait de mourir.

c'est qu'elle soit survenue si vite et ait tué surtout une espérance. J'aurais peine à supporter aujourd'hui qu'un malheur atteignît mes petits, à l'âge qu'ils ont.

Depuis six jours, mon état de santé a été très passable, et j'ai mis courageusement à profit cet heureux répit pour avancer mon étude.

Schlegel m'a écrit dernièrement et m'a envoyé quelque chose pour les Heures (1). Il est enthousiasmé par le Conte; et les Humboldt y ont pris, eux aussi, grand plaisir. Trouverez-vous peut-être le loisir de terminer le suivant à temps pour janvier? S'il me parvenait dans les premiers jours de ce mois, il serait encore possible de le donner dans le premier numéro. J'en serais tout particulièrement heureux, car il est indispensable que nous commencions bien l'année, et je n'ai encore rien en fait d'oeuvres d'imagination.

J'ai déjà recueilli des impressions de toute sorte sur la nouvelle partie du Meister, pour laquelle nous vous disons un grand merci. Tout le monde trouve que le sixième livre, considéré en lui-même, est du plus haut intérêt, a de la vérité et de la beauté, mais on a le sentiment que l'action du roman se trouve comme suspendue. Il est juste d'ajouter que ce jugement ne porte à aucun degré sur sa valeur artistique, car, à la première lecture d'une œuvre, et surtout d'une œuvre narrative, c'est d'abord la curiosité qui se met la première en branle, et qui réclame des événements et qui court au dénouement, et le goût ne s'applique qu'ensuite à juger l'œuvre d'ensemble.

Persistez-vous dans votre résolution de garder par devers vous la dernière partie pendant une année entière?

(1) Les o Lettres sur la poésie » d'A. W. Schlegel parurent dans le premier numéro des Heures pour 1796.

M. de Soden m'envoie aujourd'hui un horrible morceau : Aurore, ou V enfant de V enfer, qui n'est qu'un misérable démarquage de Blondine (1). Il a eu la magnifique idée de mettre toutes les ressources et tous les procédés de la magie au service d'une amoureuse machiavélique acharnée à faire la conquête du héros. Si bien qu'en fin de compte tout le pathétique s'en va ridiculement en fusées. Et tout le reste est à l'avenant de cette belle idét.

Adieu, et que toutes les muses vous assistene. Amitiés de ma femme. — Sch.

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