Gœthe a Schiller
J'ai reçu aujourd'hui de Knebel vingt et une élégies de Properce ; je vais les lire avec soin, et, si j'y trouve des endroits qui m'arrêtent, j'en ferai part au traducteur ; car, après toute la peine qu'il y a consacrée, il n'est guère possible d'y rien modifier sans son agrément.
J'aimerais bien que vous pussiez suggérer à Cotta de payer immédiatement ce manuscrit, pour lequel il est très facile d'évaluer ce qu'il fera de pages, une fois imprimé. Ce n'est pas que j'aie cette fois pour le demander une raison particulière, mais le procédé serait plus délicat, inciterait à la collaboration active, et aiderait à répandre le bon renom des Heures. Les libraires, qui sont si souvent obligés de consentir des avances, peuvent bien une fois par hasard payer un manuscrit à réception. Knebel souhaiterait que ses Elégies fussent publiées en trois fois ; je pense comme lui que c'est la juste mesure, et elles feraient ainsi l'ornement de nos trois premiers numéros de l'année prochaine. Je veillerai à ce que vous les ayez eu main en temps utile.
(1) Traduction allemande d'un conte de Cazotte, publiée à Berlin en 1792.
Avez-vous lu l'exécrable préface de Stolberç à ses Dialogues de Platon? Le6 sottises qu'il y débite sont si écœurantes et si intolérables, que j'ai terriblement envie d'y aller carrément, et de lui administrer une correction. Rien n'est plus facile que de prouver jusqu'à l'évidence la sotte ignorance de ces imbéciles ; on a, dans un cas pareil, le public sensé avec soi, et ce sera comme une déclaration de guerre formelle à la médiocrité, qu'il faut absolument que nous traquions dans tous les domaines. Pour l'hypocrite campagne \ de silence, d'altération et de falsification qu'elle mène contre nous, elle mérite depuis longtemps que nous l'empoignions une bonne fois avec tous les honneurs qui lui sont dus, et que nous ne la lâchions plus d'une semelle.
C'est doublement nécessaire sur le chapitre de mes travaux scientifiques, où je mets peu à peu de l'ordre, et j'estime qu'il n'est plus possible de se soustraire à ce devoir. Je euis résolu à dire ouvertement leur fait aux rédacteurs de comptes-rendus, aux journalistes, aux brocanteurs de magazines et aux auteurs de manuels ; je m'en expliquerai à cœur ouvert devant le public dans une préface ou une postface et, en particulier dans le cas qui me concerne, je ne tolérerai de personne ni hostilité manifeste, ni silence hypocrite.
Ainsi figurez-vous par exemple que Lichtenberg, avec qui je suis pourtant en correspondance sur les sujets d'optique que vous savez, et avec qui je suis d'ailleurs en des termes très convenables, n'a pa8 jugé opportun, dans la nouvelle édition qu'il a donnée du Manuel d'Exleben (1), de faire, fût-ce la moindre mention de mes expériences, alors qu'il est trop évident que, si l'on donne une nouvelle édition d'un manuel, c'est pour le mettre au courant
(1) J,a sixième édition des Éléments de physique d'Exleben avait paru en 1794.
des travaux les plus récents, et que ces messieurs d'ordinaire ne sont pas longs à noter les plus insignifiantes nouveautés sur les pages blanches de leurs exemplaires interfoliés. Chacun sait qu'il y a cent manières de rendre à un travail, ne fût-ce que par un mot dit en passant, la justice qui lui est due ; mais, au moment précis où il convenait de le faire, aucune de ces méthodes n'est venue à l'esprit de ce farceur.
Vous voyez que mon humeur est loin d*êtro à l'esthétique et au sentiment, et vous imaginez ce que devient, avec tout cela, mon pauvre roman. Je fais néanmoins de mon temps le meilleur usage que je puis, et, aussi longtemps que durent les heures de reflux, il n'y a qu'à attendre patiemment le retour du flux.
Voici qu'on me remet votre affectueuse lettre. Je suis touché de votre sympathie, dont j'étais sûr avant que vous me la disiez. En des cas pareils, on ne sait trop ce qui vaut mieux : se laisser aller tout bonnement à sa douleur, ou au contraire se raidir, en recourant aux moyens que nous offre la culture de l'esprit. Si l'on se décide pour la seconde solution, comme je fais toujours, on n'éprouve guère de soulagement que pour un temps, et j'ai observé que la nature prend toujours sa revanche en déchaînant de nouvelles crises.
Ici aussi, le sixième livre de mon roman a fait bonne impression. Mais, évidemment, des œuvres de ce caractère, le pauvre lecteur ne sait jamais au juste ce qu'on lui veut ; car il ne réfléchit pas que, pour obtenir de lui qu'il lise jusqu'au bout un livre de ce genre, l'auteur est bien obligé de capter fallacieusement son esprit, son cœur et sa curiosité.
J'attache un très grand prix aux témoignages que vous m'envoyez au sujet du Conte, et dans l'avenir je retournerai à ce genre littéraire avec une plus grande confiance en moi.
Il est impossible de toutes façons que le dernier volume du roman paraisse avant la Saint-Michel, et il serait très bien que nous arrêtions en conséquence les projets auxquels vous songiez dernièrement.
Le nouveau conte sera bien difficilement prêt pour le cours de décembre, et je ne puis même guère songer à m'y mettre sans avoir publié, d'abord, sous une forme ou une autre, quelques indications sur l'interprétation qu'on peut donner du premier. Si je parvenais à mettre sur pied encore en décembre, là-dessus, quelques pages convenables, je serais très content de fournir ainsi mon appoint à notre entrée dans la nouvelle année (1).
Adieu. Puissions-nous jouir très longtemps de l'afîection des nôtres et de notre amitié mutuelle. J'espère passer cette fois encore quelque temps avec vous au début de l'année prochaine — Weimar, le 21 novembre 1795.