Schiller a Gœthe
Iéna> le 23 novembre 1795.
Je suis très impatient de voir le travail de Knebel, et je crois volontiers que ce qu'il y a de mieux parmi nos lecteurs nous en saura gré. A vrai dire, je suis sûr d'avance que cela ne sera pas pour plaire à la masse, à qui il faut, pour être alléchée, des articles du niveau de Lorenz Starck (2). Vous n'imaginerez pas ce qu'il y a de gens qui en sont enchantés.
(1) Gœthe ne donna pas suite à ce projet d'article; le sujet le préoccupait encore en 1816; car on le voit alors recueillir et grouper les diverses interprétations qu'on avait données du Conte de fées.
(2) Du Berlinois En gel. La première moitié avait paru dans le dixième numéro de» Heures pour 1795; le seconde parut dans le deuxième numéro de 1796.
Nous n'en avons publié aucun autre dont on ait autant parlé.
Pour ce qui est de l'avance à faire à Knebel pour ses Elégies, je ne crois' pas que la demande soit de nature à faire plaisir à CotÇa, surtout en ce moment, où sa confiance dans les Heures est quelque peu refroidie par les fréquents désabonnements. Évidemment, il paiera, si l'on insiste ; mais je préférerais le lui épargner quant à présent. Je ne sais à quel chiffre peut se monter la somme ; si elle est peu élevée, j'aime mieux la payer, en ma qualité de rédacteur en chef, que de faire appel à Cotta. Au reste, peut-être votre but serait-il atteint, si l'on payait, par exemple, la moitié tout de suite, et le reste à l'époque des règlements de comptes, lors de la foire (1). Dans cette hypothèse, le paiement intégral aurait de toutes façons été effectué avant la publication du tout, car je suis d'avis de ne pas donner les trois morceaux consécutivement au cours des trois premiers mois, et de laisser chaque fois un mois d'intervalle entre les parties successives. Six ou huit feuilles d'imprimerie d'un même auteur, sous un même titre, et par-dessus le marché une traduction, — il y aurait de quoi, si on les donnait à la file, y trouver de la monotonie.
Si donc vous estimez qu'une avance d'environ vingt louis d'or immédiatement payés puisse être d'un bon effet, je tiens la somme prête, sans qu'il soit besoin de recourir à Cotta. Je sais qu'il en est avec Fichte à son soixantième louis d'or d'avance, et Dieu sait quand il reverra son argent. Il a également consenti à régler divers petits articles, par exemple ceux de Weisshuhn et d'autres encore.
En voilà assez sur ce sujet. Votre mauvaise humeur relativement aux Stolberg, aux Lichten-
(1) La foire de Leipzig, vers Pâques ; elle était et est restée la date traditionnelle des règlements de comptes entre éditeurs et libraires.
berg et consorts m'a gagné par contagion, et je serais ravi que vous leur administriez quelque chose de soigné. Mais, que voulez-vous, c'est 1' a histoire du jour » (1). Il en a toujours été ainsi, et cela ne changera jamais. Croyez-moi, une fois que vous avez écrit un roman ou une comédie, vous êtes condamné à perpétuité au roman et à la comédie. On ne veut pas admettre que vous donniez autre chose, on se refuse à y prêter la moindre attention, — et si le célèbre M. Newton avait eu le malheur de débuter par une comédie, on se serait longtemps acharné à mettre des bâtons dans les roues, non seulement de son optique, mais même de son astronomie. Si vous leur aviez joué le tour de publier vos découvertes en optique sous le nom de notre professeur Voigt ou de quelque autre astre professoral de première grandeur, vous auriez vu leur émerveillement ! C'est sûrement moins contre la nouveauté même que contre la personne qui l'apporte que tous ces pédants se raidissent avec tant d'opiniâtreté. Pour ce qui est de Stolberg, je serais très désireux de tenir en main le corps du délit. Si vous pouviez me le procurer, et me le laisser pour la durée d'un jour de courrier, vous me feriez grand plaisir. Chez cet homme, suffisance et incapacité sont associées à un tel degré, que je ne puis vraiment le prendre en commisération. Quant au toqué, au Jenisch de Berlin, qui veut absolument fourrer son nez partout, il est tombé, entre autres lectures, sur les comptes -rendus critiques où les Heures étaient prises à partie, et, dans le premier feu de l'indignation, il a écrit sur moi et sur mes qualités litléraires un article où il prétend prendre ma défense contre mes détracteurs. Par bonheur, Gentz, à qui l'article a été offert pour paraître dans sa revue, en a corn-
(1) En français dans le texte. 11 veut diro le* temps.
c'est de tous
munîqué le manuscrit à Humboldt, qui a pu encore à temps en empêcher la publication. Mais je ne suis pas sûr qu'il n'aille pas le faire imprimer ailleurs. C'est bien ma malchance, alors que j'ai à mes trousses tant d'ennemis, et de si acharnés, qu'il me faille redouter plus que tout au monde la sottise d'un homme qui se trouve par hasard me vouloir du bien, et que je doive mettre tout en œuvre pour faire taire les rares voix qui s'élèveraient en ma faveur.
Je pourrai donner une étude très approfondie de votre Meister en août ou en septembre de l'année prochaine, et je présume que, paraissant à cette date, elle sera tout à fait « à propos » (1) ; car j'imagine qu'il faut s'attendre à la publication de la dernière partie pour la Saint-Michel de 96 ou pour Pâques 97, date pour laquelle le public compte avoir le volume lui-même, et où il recevrait ainsi du moins une satisfaction provisoire.
J'ai enfin reçu hier d'Archenholz un honnête article d'histoire, intitulé Sobiesky; il faudra le publier encore dans le dernier numéro de cette année (2). J'aurais donné beaucoup pour avoir de vous quelque chose pour le premier numéro de notre deuxième année. Ne seriez-vous pas tenté d'y engager tout de suite les hostilités littéraires?
Herder vous remettra mon étude sur les poètes sentimentaux, dont je ne vous ai lu encore que la moindre partie, et que je vous demande de lire encore une fois depuis le commencement. J'espère que vous en serez content : il ne m'est guère arrivé de rien écrire, en ce genre, qui me satisfît davantage. Je crois que ce jugement dernier prononcé sur la majeure partie des écrivains allemands sera d'un bon effet, en fin d'année, et qu'il fera réfléchir mes
(1) En français dan» le texte. Schiller n'écrivit jamais ce compte-rendu de Wilhelm Meister.
(2) Il parut dans le douzième numéro des Heures pour 1795.
bons amis les critiques. Je m'y exprime avec liberté et avec fermeté, mais, je l'espère, en gardant partout les ménagements convenables. Je reconnais que j'ai effleuré (1) au passage tout ce qui s'est trouvé à ma portée, et il n'en est guère qui s'en tirent sans avoir été égratignés. Je me suis expliqué abondamment sur le réalisme et sur les droits de la nature (à propos des Elégies), et c'est pour Wieland l'occasion de recevoir en passant un petit coup de pointe. Mais je n'y puis rien, et, comme personne n'a jamais songé — pas plus Wieland que les autres — à faire le silence sur ce qu'il pensait de mes défauts à moi, et qu'au contraire on me les a donné à connaître plus souvent qu'à mon tour sans y mettre aucun ménagement, pour une fois que j'avais les atouts en main, j'ai dit nettement ma façon de voir, sans rien taire.
Adieu. Je serais bien heureux qu'après le jour de l'an nous pussions cette fois encore avoir un peu de temps de vie commune. — Sch.