Gœthe a Schiller
Je vous expédie sans tarder le plus récent bousillage de l'aristocratique gâcheur d'encre. L'endroit où il faudrait porter l'attaque, un jour que l'on n'aurait rien de mieux à faire, c'est le passage de la préface que j'ai souligné. L'ignorance de ces gens-là est chose inouïe ; car est-il quelqu'un au monde qui ne sache que de tout temps les chrétiens se sont approprié tout ce qui était raisonnable et bon en se couvrant de l'autorité du logos, — et ma chère chrétienne (2) n'en agit pas autrement, à la page 304,
(1) Il y a dans le texte effîeuriert, qui n'est pas allemand ; c'est le mot français germanisé, mais Schiller l'emploie au sens de toucher du fleuret, soit plaisamment, soit par fausse ctymologio.
(2) La « hclle âme » du sixième livre • \, lUielm Meisler.
et nul ne songera à en faire un grief à l'excellente âme.
Je vous envoie ci-joint une lettre du prince Auguste (1) qui vous amusera ; elle n'est pas du nombre des moins bornes choses qu'ait engendrées son imagination si fantaisiste et si personnelle.
Renvoyez-moi, je vous prie, l'exemplaire de Humboldt ; il a déjà retiré le sien à Berlin.
Vous me feriez également plaisir en me retournant le dictionnaire de Hederich (2) ; et joignez-y un exemplaire du numéro 7 sur petit papier.
J'ai un très vif désir de lire votre étude (3). Ce que je connais de vos idées m'a été, à maintes reprises, dans ces derniers temps, d'une réelle utilité pratique ; sans doute la création poétique ne s'accompagne pas d'une conscience claire de ce qu'on fait, mais la claire conscience n'en est pas moins nécessaire, surtout dans des travaux de longue haleine. Et d'ailleurs, je ne puis songer à en vouloir au joueur qui a longtemps passé la main, et qui finit par ramasser des atouts, s'il en profite pour les jouer enfin à son tour.
Sur la question des honoraires, pour les Elégies de Knebel, il faudra encore réfléchir. Votre proposition de payer vingt louis d'or et, pour le reste, d'attendre qu'on les ait imprimées, a mon approbation. C'est toujours quelque chose à se mettre sous la dent, et cela fera bon effet. De toutes façons, attendons la nouvelle année.
J'ai beaucoup aimé l'article de Weisshuhn dans le sixième cahier du Journal de Nietha miner (4).
(1) Le prince Auguste de Saxe-Cobourg.
(2) Un dictionnaire élémentaire de la langue grecque : Humboldt en avait conseillé l'usage à Schiller.
(3) Sur la poésie naïve et la poésie sentimentale.
(4) L'article était intitulé Propositions et oppositions pour servir à l'établissement d'un nouveau système philosophique. Il était du personnage bizarre dont il a été question plus haut (lettres 21, 50, 51, 52), et qui était mort en avril.
Cette manière de philosopher est infiniment plus proche de moi que celle de Fichte. Il faudra que nous lisions l'article ensemble quelque jour ; je désirerais savoir ce que vous pensez de certains points. Pour la coordination de mes expériences de physique, je trouve dès à présent, à ce qu'il me semble, grand profit à regarder de plus près que jadis dans la direction de l'arène philosophique.
Je reçois à l'instant même votre article, et je me réjouis à la pensée de le lire dans ma première heure de tranquillité. — Sitôt que vous aurez quelques renseignements plus précis sur les réabonnements aux Heures, faites-m'en donc part.
Adieu. — Weimar, le 25 novembre 1795.
Je vous retourne ci-joint votre étude, et je vous en remercie de tout cœur. Comme votre doctrine est tout particulièrement bienveillante pour ma propre personne, il est trop naturel que j'approuve les principes, et que les conséquences m'en paraissent justes. Mais j'y mettrais plus de défiance, si je n'e-n avais abordé la lecture dans un état d'esprit préconçu nettement hostile à votre sentiment. Car, vous le savez bien, il m'est arrivé souvent, par une prédilection excessive pour la poésie antique, d'être injuste pour les modernes. Votre doctrine me fournit un bon moyen de me mettre une bonne fois d'accord avec moi-même, en me dispensant désormais de traiter avec mépris ce que moi-même, sous une impulsion irrésistible, en raison de certaines conditions précises, je me suis vu amené à produire par une sorte de nécessité, — et il y a grand plaisir à ne plus se sentir en un état de mécontentement systématique envers soi-même et ses contemporains.
Je me suis remis ces jours-ci au roman, et j'ai
toutes raisons de m'y tenir. Ce que les premières parties autorisent le lecteur à attendre et à exiger, fond et forme, a véritablement de quoi effrayer. Il arrive rarement qu'on se rende un compte exact de ce qu'on doit, tant qu'on n'a pas pris enfin la résolution de faire son bilan et de liquider sa dette. Pourtant, je suis plein de courage. La grande affaire, c'est de bien employer son temps, et de ne jamais laisser inutilisées les heures d'inspiration. — -Weimar, le 29 novembre 1795. — G.