Goethe a Schiller
Grand merci pour la somme que vous m'avez envoyée, et dont vous trouverez ci-joint quittance. Nous qui avons été si mal traités, pauvres poètes que nous sommes, dans le partage des biens de ce monde, il nous a été accordé ce précieux privilège d'être payés même pour les folies que nous commettons.
i5 DÉCEMBRE né5 Î65
La pièce à laquelle fait allusion ce qui précède (1) obtient grand succès, et les gens se demandent curieusement de qui elle peut bien être.
Au reste, c'est sur VHesperus que la portion un peu raffinée de notre public déverse actuellement les débordements de sa faveur ; et je voudrais bien que le pauvre diable de Hof en tirât quelque adoucissement à ces tristes journées d'hiver.
Si votre article ne finit pas court sur le thème qui m9 a donné un peu d'inquiétude, celui-ci en fera moins d'effet, et il n'y a plus qu'à attendre de voir ce qu'on dira.
Avez-vous déjà eu connaissance de l'hymne que je vous envoie, qui a été composé en votre honneur (2)? Je l'ai fait copier, à tout hasard. Ceci montre qu'en littérature il faut imiter ce semeur qui se contentait de semer devant lui, sans trop se demander où tombait sa semence.
Nous tirerons parti de vos observations sur les Elégies, autant que le temps le permettra. Quand on a affaire à une langue aussi singulière que l'allemand, il reste toujours, quoi qu'on fasse, des points qui laissent à désirer.
Je ferai bien volontiers quelque chose pour le numéro de janvier, mais le roman accapare en ce moment tout mon temps, à ma grande satisfaction. Il fallait nécessairement, de deux choses l'une, ou que ce dernier volume se fît de lui-même, ou que le roman demeurât définitivement inachevé ; voici que l'exécution finale prend tournure et gouverne impérieusement ma plume, et que la pile de bois longuement amassée et accumulée commence enfin à s'enflammer.
Je ne vous conseille pas de retarder au delà de
(1) C'est le Partage de la terre, la pièce de Schiller dont il a été question dans la lettre 110.
(2) C'est, comme Schiller l'explique dans sa réponse, la pièce dont il a été question dans la lettre 82.
février la publication de Madame de Staël, car il est probable que l'article sera publié à Pâques avec la traduction de ses romans (1). Les exemplaires du texte français commencent à se répandre en Allemagne.
Peut-être arriverai-je à achever d'écrire pour mars le deuxième conte de fées dont je vous ai indiqué oralement le sujet à grands traits ; et j'en profiterais, dans un petit avant-propos, pour glisser prudemment sur l'interprétation du premier. Celui-ci a porté, comme vous le verrez par la lettre du prince (2) que je vous communique.
Il serait parfait qu'on pût avoir pour les Heures le droit de disposer de la Religieuse. C'est par Herder que vous auriez le plus de chance d'obtenir l'autorisation ; pour moi, j'aimerais mieux n'avoir pas à m'en mêler, parce qu'à ce propos je risquerais de me voir reprocher le démarquage que j'ai donné de l'anecdote de la Clairon (3).
Iffland n'est pas encore sur le point d'arriver ; ils sont forcés, par les vainqueurs (4), lui et sa troupe, de jouer à Mannheim. Il compte venir vers Pâques, ou après Pâques.
Je m'arrange en sorte de pouvoir vous rendre visite au jour de l'an, car j'ai un très grand désir de faire avec vous une bonne fois tout le tour de vos travaux théoriques, et d'y puiser des forces nouvelles en vue des besognes que j'ai en perspective. Le goût que m'inspirent vos principes et les conséquences que vous en tirez est d'autant plus
(1) Cette traduction ne fut pas publiée.
(2) Le prince Auguste de Saxe-Gotha.
(3) Ce passage paraît confirmer l'hypothèse selon laquelle l'anecdote de la Clairon, dont il a été longuement question dans les lettres 29 et suivantes, aurait été rapportée de Paris à Gotha par le prince Auguste, et connue à Weimar par quelque indiscrétion.
(4) Les Autrichiens, devenus maîtres de Mannheim, le 21 novembre, par la trahison de Pichegru.
vif qu'à mes yeux ils fournissent des bases plus fermes à nos relations et qu'ils me sont un sûr garant que notre accord ne fera que se développer et s'élargir ; car, hélas, ce qui divise les hommes, c'est moins souvent les choses elles-mêmes que les opinions sur les choses, ainsi que nous l'enseignent quotidiennement, ici, à Weimar, les exemples les plus affligeants.
Adieu. Mes amitiés à votre chère femme. Le dessin marche-t-il un peu (1)? — Weimar, le 15 décembre 1795. — G.