‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805Chapitre 123 sur 199 · Schiller a Gœthe · texte numérisé non relu

Schiller a Gœthe

Iéna, le 11 décembre 1795.

Combien je vous envie l'élan créateur qui vous permet en ce moment de vivre vraiment de tout votre être dans votre roman ! Il y a longtemps que je ne me suis senti une âme aussi prosaïque qu'en ces journées-ci, et il est grand temps que je ferme pour un bon moment la boutique philosophique. Mon cœur a soif et faim d'un objet tangible.

Ce qui est magnifique, c'est que le prince au flair subtil se soit si solidement enferré dans l'explication mystique du conte de fées. J'espère que vous allez maintenant le laisser frétiller un bon bout de temps ; au reste, même au cas contraire, il n'admettrait sûrement pas, quoi que vous pussiez dire, qu'il n'a pas eu le nez fin.

L'emballement du monde de Weimar sur VHesperus est pour moi d'un intérêt psychologique de premier ordre ; car on n'imaginerait pas, même en rêve, qu'un seul et même goût pût tolérer en même temps des produits qui diffèrent entre eux aussi

(1) Charlotte Schiller avait un goût très vif pour le dessin, et y était encouragée par Goethe. '

profondément que font celui-ci d'une part, et Clara du Plessis (1) de l'autre. Je ne connais guère d'autre exemple d'une pareille incohérence de caractère partagée par toute une société humaine.

Le poème, que vous avez eu la grande gentillesse de faire copier à mon intention, est précisément celui que son auteur m'avait envoyé en manuscrit l'été dernier. Il y a plaisir à voir malgré tout, de-ci de-là, quelque chose jaillir du sol et fleurir, et la publication de ce témoignage, à cette heure précise, m'est d'autant plus agréable qu'elle va agacer prodigieusement les gens qui ne nous veulent pas de bien.

Cotta, qui m'a écrit ces jours passés, ne sait encore trop que dire de la marche des réabonnements. J'augure néanmoins bien de ce fait qu'on ne voit pas encore à la date où nous sommes venir de désabonnements.

Je vais faire mon possible pour amener Herder à se charger de traduire la Religieuse. Vous pouvez compter que je ne publierai pas l'article de Madame de Staël plus tard qu'en février. Si nous avions donné une traduction de plus dans le premier numéro, qui contient déjà des poèmes traduits, vous verriez comme ces gaillards nous auraient vertement secoués !

Adieu. Ma femme vous remercie bien cordialement de votre souvenir. Non, on n'a guère dessiné. — Sch.

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