‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805Chapitre 125 sur 199 · Schiller a Gœthe · texte numérisé non relu

Schiller a Gœthe

Iéna, le 23 décembre 1795.

Grand merci pour les Elégies. Je ne pense pas qu'il y reste à présent grand'chose dont les critiques puissent tirer parti pour se refuser, sous le prétexte de menues inadvertances, à sentir la belle inspiration qui anime l'ouvrage.

(1) Engel, l'auteur de l'article dont il est question, était directeur de théâtre et homme de lettres, et, à ce double titre, confrère de Gœthe. — La première partie avait paru dans le dixième numéro de 1795 ; la seconde devait paraître dans le deuxième numéro de 1796.

D'après ce que m'écrivait Humboldt, Lorenz Stark était destiné d'abord à faire une comédie, et n'a été que par le hasard des circonstances versé dans le moule de la forme narrative. L'ouvrage a à son actif une certaine légèreté de ton, mais c'est la légèreté du vide bien plus que celle de la beauté. La platitude est l'écueil sur lequel vont se perdre des esprits comme celui de M. Engel, lorsqu'ils poursuivent la vérité et la naïveté. Mais la divine platitude, voilà bien ce qui fait le succès.

Avez-vous eu aussi entre les mains les magnifiques vues de la vallée de Seifersdorf (1), avec le texte d'un M. Becker, de Dresde? A vous qui avez tant de goûts pour les jardins truqués et pour les débauches de sentiment, je vous recommande particulièrement cet ouvrage. Il mériterait, tout comme le livre de Racknitz (2), qu'à l'occasion on en dît un mot dans les Heures, avec tous les égards qui lui sont dus.

Pour la Religieuse de Diderot, Herder me renvoie à vous-même ; d'autre part, il croit savoir, ou bien qu'une traduction vient d'en être publiée (3), ou qu'elle paraîtra à Pâques avec d'autres contes de Diderot. Il semble donc bien que l'entreprise soit pour nous trop aléatoire.

Je demande maintenant au ciel, comme unique faveur, de vous maintenir dans la bonne veine où vous êtes jusqu'à l'achèvement de votre roman. Vous ne sauriez croire à quel point je me travaille l'imagination pour deviner le tour que vous donnerez à l'action, et je me promets infiniment de plaisir de l'étude que je ferai, tranquillement et méthodiquement, de l'œuvre entière.

(1) Le château du comte H. M. von Brùhl ; voir plus loin, lettre 135.

(2) Les Lettres sur l'art de Racknitz venaient de paraître à Leipzig.

(3) Elle ne le fut qu'en 1797, à Strasbourg.

L'heureux chemin que paraît vouloir faire dans le monde le petit poème du Partage de la terre vous revient pour une bonne part, car bien des gens m'ont dit qu'on vous l'attribuait. En revanche, il s'en trouve d'autres pour me donner la paternité du Sans-culottisme en littérature.

On m'a rapporté hier qu'il était cette fois sérieusement question du compte-rendu des Heures que nous attendons de Schutz (1), et que nous le verrions sous peu de semaines. Je doute fort qu'à présent il me le fasse lire en manuscrit, car, depuis quelque temps, mes rapports avec lui se sont espacés. Mais ce qui est certain, c'est qu'il a chargé le jeune Schlegel de rendre compte de la partie poétique de notre revue, ainsi que des Entretiens, et autres choses analogues, et Schlegel m'écrit aujourd'hui même que le compte-rendu est terminé et est entre les mains de Schutz. Si celui-ci n'y fourre pas des choses de son cru, j'ai bon espoir que nous en serons satisfaits (2).

Pas de nouvelles récentes de Cotta, pas plus que je n'ai encore reçu YAlmanach.

Nous vous adressons tous nos vœux de bonheur pour la Noël ; si seulement vous pouviez la passer avec nous ! Adieu. — Sch.

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