Gœthe a Schiller
Il me tarde que le jour de Tan soit là, et je fais de mon mieux pour liquider toutes sortes de petites affaires, afin de pouvoir vous rendre visite en toute liberté pour un peu de temps. Pourvu que je vous trouve en bonne santé et en belle activité créatrice ! car c'est bien là, en définitive, la manière d'être la
(1) C'est-à-dire de la Gazette littéraire universelle, dont Schutz était le rédacteur en chef. Voir les lettres 15 et 30.
(2) Le compte-rendu d'A. W. Schlegel parut dans la Gazette littéraire en janvier 1796.
23 DECEMBRE 179â
plus précieuse que Dieu ait bien voulu accorder a l'homme. A ma grande satisfaction, mon roman ne connaîtra le repos que le jour où il sera1 terminé, car il ne cesse d'aller de l'avant et de progresser, en dépit de tous les dérangements.
J'ai bon nombre d'autres nouvelles à vous donner. C'est ainsi que j'ai par exemple entre les mains une explication des personnages du Conte de fées, par notre amie Charlotte (1). Hâtez-vous donc de m'en envoyer à votre tour quelque autre, que je puisse lui communiquer.
Je suis d'avis que nous cultivions l'idée, qui m'est venue ces jours-ci (2), de composer à l'adresse de toutes les revues des épigrammes, formées chacune d'un unique distique, dans le goût des Xénies de Martial, et que nous en donnions une série dans votre Almanach des muses. Il faudra que nous en fabriquions une grande quantité, après quoi nous ferons le choix des meilleures. En voici quelques-unes, à titre de spécimens.
Le silence que garde Cotta sur l'état des abonnements aux Heures ne me plaît qu'à demi, et pourtant, tout autour de moi, on parle d*un afflux d'abonnements nouveaux. Notre illustre Sosius (3) attend-il donc la fête des Rois pour nous arriver tout cousu d'or et d'argent? De l'encens et de la myrrhe nous le tiendrons quitte.
J'ai reçu ces jours passés Y Optique des couleurs du père Castel, parue en 1740, et ce Français à l'esprit plein d'entreprise m'enchante. Je me promets d'en imprimer un de ces jours des passages textuels, afin de faire voir au vulgaire troupeau que la véritable manière d'entendre la question était acquise en France dès 1739, et qu'alors aussi on a au l'étouffer,
(1) Mme de Kalb.
(2) L'idée date de plus loin ; voir ci-dessus, lettre 61 ; depuis, Goethe l'avait perdue de vue
(3) Libraire romain, mentionné deux fois par Horace.
Je viens d'enrichir en toute hâte de quelques variantes le commentaire de Mme de Kalb ; si vous pouvez, de votre côté, en ajouter de votre cru, il y a de bonnes raisons d*espérer que toutes ces exégèses accumulées finiront par faire un embrouillamini inextricable.
A bientôt les xénies. — Weimar, le 23 décembre 1795.
■N. B. — Les variantes qui sont de moi, ce sont celles qui sont soulignées en rouge.