Schiller a Gœthe
Iéna, le 25 décembre 1795.
Ci-joint une modeste contribution à l'exégèse du Conte de fées. C'est bien peu de chose, car vous m'avez devancé en m'envoyant ce qu'on peut faire de mieux en ce genre. En pareille matière, la fantaisie la plus échevelée n'arrive pas à en inventer autant que la sottise humaine n'en fournit en vertu de son fonctionnement normal, et je suis sûr que les commentaires que vous avez dès à présent en main défieront toute imagination.
Ce que vous m'écrivez de l'accroissement du nombre des abonnés aux Heures n'a pas laissé de me surprendre ; il se peut que ce soit un cas particulier et tout local, car, à en juger d'après les criailleries inouïes et les lamentations de tant de libraires, par exemple d'Unger, à Berlin, et d'autres encore, il n'est pas possible de douter qu'au total le chiffre ne doive être en décroissance. Nous pourrons sans la moindre arrière-pensée nous fier à la sincérité de Cotta, tout au moins dans une certaine mesure. Il est plus vain qu'âpre au gain, et il a trop peur de voir mon zèle se refroidir pour être capable de tenir secret ce qui serait de nature à le stimuler.
Quant aux monceaux d'or que vous attendez de
lui, vous oubliez que, par contrat, les règlements se font d'une foire de Pâques à la suivante. C'est quelques jours avant le dimanche de Jubilate (1) que Cotta apparaît, le ventre sanglé d'une ceinture bourrée d'argent, exact « comme une éclipse correctement calculée » (2), pour régler les honoraires dus pour l'année entière. J'aimerais mieux n'avoir pas à lui demander de faire avant cette date un versement de quelque importance, car lui-même fait fond sur notre accord ; pourtant, si l'on insistait, il se montrerait sûrement consentant.
Woltmann me fait parvenir à l'instant même une tragédie, œuvre de ses propres mains, en même temps qu'une opérette. Je n'y ai pas encore jeté les yeux, mais, quand vous serez ici, j'aurai vraisemblablement beaucoup à vous en dire.
Le compte-rendu des Heures paraîtra dans la Gazette littéraire d'ici une dizaine ou une douzaine de jours. Par bonheur, c'est Schlegel, et non Schùtz, qui s?est chargé de la partie poétique et littéraire. Ce dernier s'est réservé uniquement ce qui a trait à la philosophie et à l'histoire. Adieu. — Sch.