Schiller a Gœthe
Iéna, le 24 janvier 1796.
Pour un écrivain qui est attelé simultanément à la catastrophe d'un roman, à un millier d'épigrammes et à deux très longues histoires, l'une italienne et l'autre chinoise (2), vous n'avez vraiment pas à vous plaindre de ce que les dix prochaines journées vous offrent de distractions. Mais ce que le temps vous fait perdre, il vous le restitue sous forme de matière, et au bout du compte vous vous trouvez avoir fait plus de chemin que moi, qui ne puis trouver mes sujets qu'à force de les tirer de ma propre substance. Pourtant, aujourd'hui, c'est mon tour d'avoir ma distraction, car Charlotte Kalb va arriver.
Je suis désolé que mon affaire de papiers peints vous coûte plus que quelques paroles à dire. Mais, puisque vous avez la bonté de prendre à cœur cet embellissement de mon horizon, je vous prie donc de faire venir de Francfort quatre pièces du papier vert, et deux de la bordure rose (si ces dernières mesurent bien, elle aussi, quarante aunes). La bordure rose me plaît mieux que l'échantillon que je
(1) Les décors de l'opéra nouveau s'exécutaient sur les dessins et sous la direction de Gœthe lui-même.
(2) Destinées, dans l'intention de Gœthe, à servir de suite aux Entreliens d'émigrés allemands; le dessein fut abandonné.
vous retourne, parce qu'elle est plus haute en couleur.
Woltmann a passé hier trois longues heures en tête à tête avec moi, et je suis parvenu à m'en tirer si bien, qu'il n'a pas été dit un seul mot de ses deux pièces de théâtre. Au reste, il a été très gentil, — et très prodigue de louanges pour vos travaux et pour les miens, — sans toutefois parvenir à faire jaillir en moi, pour son drame, la moindre lueur de miséricorde.
Adieu. Voici encore quelques xénies, pour que mon vœu ne soit pas violé. — Sch.