‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805Chapitre 139 sur 199 · Gœthe a Schiller · texte numérisé non relu

Gœthe a Schiller

Enfin ! me voici débarrassé du premier acte ! — un cortège qu'il m'a fallu organiser pour la redoute d'hier. Tout a bien marché, bien que la salle fût comble. Comme on ne parle plus désormais que par distiques, la Sublime Porte a bien été obligée défaire son compliment à la duchesse dans ce mètre, ainsi que vous le verrez par le papier que vous trouverez ci-joint. Un autre groupe de personnes s'était arrangé en un cortège de masques de toute sorte ; on y distinguait très avantageusement quelques feux follets, très gentiment arrangés, qui, en faisant leurs évolutions et en se trémoussant, semaient autour d'eux de menues feuilles d'or et des pièces de vers.

Nos distiques vont se multipliant de jour en jour ; nous touchons maintenant à la deuxième centaine. Je vous envoie le dernier numéro du Journal des modes, où vous trouverez, à la page 18, un article

(1) Hildegard von Hohenthal fut publié à Berlin en 1795 et 1796.

(2) Expression biblique (2e Epître aux Corinthiens, 12, 7) prise pour servir de titre à un groupe de xénies.

sur le genre xénie. L'auteur de l'article (1) ne se doute certes pas qu'on lui en ménage une, à lui aussi, pour l'année prochaine. Comme ces gens sont véritablement médiocres et maladroits ! Donner en tout et pour tout, comme exemples, deux de ces petites poésies de Martial, et encore dans une traduction déplorable ! Mais il semble que tout ce qui a à quelque degré que ce soit couleur d'esprit fuie avec horreur cette brochure rouge feu !

On m'a prêté de Gôttingen le traité de Cellini sur l'orfèvrerie et la sculpture (2) ; comme je ne puis le garder que peu de temps pour le lire en toute hâte et en faire des extraits, la rédaction de la petite biographie va sans doute s'en trouver accélérée. Adieu ; mes amitiés à votre chère femme.

J'allais oublier ce que j'avais de plus intéressant à vous dire. J'ai reçu de Meyer une très belle et bonne lettre, qui fait une peinture très vivante de son état intérieur. L'irrésistible besoin de sa nature, qui le contraint à aller au fond des choses et à traiter par le menu de vastes sujets, est mis à la torture par la quantité énorme d'oeuvres qu'il lui faut décrire et juger, et par l'attrait qu'exercent sur lui toutes celles qu'il aurait grande envie de copier. Il me demande conseil, — et je vais l'engager à s'en rapporter aux inspirations de son génie tutélaire.

Dans une lettre qu'il écrit à la duchesse-mère, il y a un passage amusant sur certains artistes d'aujourd'hui qui représentent des idées kantiennes au moyen de figures symboliques (3) ; si ce n'est pas

(1) Bottiger, dont il a été question déjà dans la lettre 137.

(2) Due trattati di Beiwenulo Cellini, uno delV orificetria e l'altro délia scullura, Florence, 1731.

(3) Il s'agit en particulier du peintre schlcsvigien Carstens, et d'un tableau figurant symboliquement l'espace et le temps, avec des intentions métaphysiques. Fernow, qui professait alors à Home, l'avait commenté avec enthousiasme.

pur persiflage, c'est bien la manifestation la plus insensée qu'on aura pu imaginer d'ici au jour du jugement dernier de l'art.

Je vois par votre lettre que les revues V Allemagne et la France ont un seul et même rédacteur (1). S'il s'est montré impertinent, il faudra que nous criblions sa veste de cuir de confettis, tant et si bien qu'on le prenne pour un perruquier. Il y a longtemps que nous sommes fixés sur ce que vaut ce faux ami, et, si jusqu'ici nous nous sommes bornés à observer de loin ses mauvaises façons ordinaires, c'est parce qu'il nous payait régulièrement son tribut particulier ; mais, sitôt qu'il fera mine de le refuser, nous mettrons immédiatement à ses trousses un pacha à trois queues de renard enflammées. Je lui ménage dès à présent une douzaine de distiques, que vous recevrez mercredi, s'il plaît à Dieu.

Allons, encore une fois adieu. — Weimar, le 30 janvier 1796. — G.

Iéna, le 31 janvier 1796.

Je souhaite avec vous un heureux achèvement de toutes ces festivités, qui paraissent avoir été tout à fait réussies et gracieuses. Les feux follets m'ont fait tout particulièrement plaisir.

J'espère que vous apporterez les lettres de Meyer,

(1) Reichardt. L'une de ses revues était consacrée aux choses de France (Frankreich im Jahre 1 795) ; c'était un recueil de correspondances, de documents et de renseignements de tout ordre relatifs à la vie politique, sociale et ' littéraire, et un instrument de propagande révolutionnaire fort bien conçu. L'autre recueil (Deutschland) était la contrepartie du premier, et menait la guerre contre le conservatisme et l'esprit de réaction en Allemagne. Les xénies l'attaquèrent avec une extrême violence.

lorsque vous viendrez. J'attends avec curiosité de voir comment toutes choses se débrouilleront et déposeront petit à petit en lui. Comme ce qu'il dit des artistes au symbolisme kantien figure uniquement dans sa lettre à la duchesse, je veux croire que c'est une plaisanterie ; autrement, il n'eût pas manqué de vous donner à vous-même des renseignements plus précis sur une nouveauté d'aussi haut goût.

Reichardt est bien certainement le rédacteur en chef de la revue P Allemagne, vous pouvez en être pleinement assuré. Et vous pouvez également tenir pour certain que lui-même ou l'auteur, quel qu'il soit, de l'article — ce qui pour nous revient exactement au même — • s'en prend sans le moindre ménagement aux Entretiens, tout en chantant à joues rebondies vos louanges, dans le même compte-rendu, à l'occasion d'autres ouvrages. La chose est d'une pauvreté incroyable. Quant au livre de Heinse, dont j'ai examiné le compte-rendu de plus près, il est sévèrement critiqué, ce qui me contrarie beaucoup, parce que j'y perds une sottise de moins à châtier.

Pour nos xénies, il m'est venu toutes sortes de bonnes idées et j'ai imaginé toutes sortes de plans, mais rien de tout cela n'est encore tout à fait mûr. Je crois pourtant que, si vous venez vers la fin de la semaine, vous en trouverez ici un cent, et davantage. Il faut que nous harcelions nos bons amis de toutes manières, et la grande variété des formes sera de rigueur, même du point de vue de l'intérêt poétique, étant donné que nous sommes résolus à nous astreindre strictement à la forme métrique du distique unique. J'ai repris ces jours-ci mon Homère, et j'ai découvert dans le jugement des prétendants une source magnifique de parodies, dont j'ai dès à présent exécuté une partie ; il en est de même de la nékyomantie, où l'on trouve en abondance dç

quoi tourmenter les écrivains qui sont dans l'autre monde, et par-ci par-là ceux qui habitent encore le nôtre. Représentez-vous, par exemple, une descente de Newton aux enfers ! — Ici encore, il nous faut associer très étroitement nos efforts, et en faire un bloc unique.

Pour finir, j'imagine que nous donnerons pardessus le marché une comédie en épigrammes. Qu'en pensez-vous?

Les meilleures amitiés de ma femme. Venez donc bientôt. — Scr\

Page 1