Gœthe a Schiller
La première copie des xénies est enfin achevée, et je vous l'envoie sans plus de retards, d'autant qu'avant le 14 de ce mois, il ne me sera pas possible de me rendre à Iéna. Dès à présent, leur troupe assemblée fait très joyeuse figure ; mais il est urgent que nous fassions de nouveau circuler à travers la collection un jet de poésie, car vous verrez que mes derniers produits sont parfaitement prosaïques, ce qui, vu la nature de mon esprit, ne pouvait manquer d'arriver, du moment qu'elles ne pouvaient s'appuyer sur un fond de vision concrète.
Peut-être vous enverrai-je sous peu le septième livre de mon roman ; je me borne à présent à mettre au net le premier jet que j'ai dicté, et l'on avisera plus tard aux corrections qu'il restera à y apporter, lorsque le huitième livre en sera au même point, et que nous aurons pu, oralement, remuer à fond et discuter sérieusement le tout.
On m'a envoyé ces jours derniers de Gôttingen le livre de Cellini sur la technique de différents arts. Il est parfaitement écrit, et la préface, tout comme l'ouvrage lui-même, ouvre des vues excellentes sur cet homme remarquable. Je me suis donc remis
6ur-le-champ à sa biographie, mais je retrouve à la traiter les mêmes difficultés qu'auparavant. Je vais, pour commencer, me borner à en traduire quelques passages intéressants, après quoi, j'attendrai de voir comment se présentera la suite du travail (1). Pour mon réalisme, il n'y a guère d'important dans une biographie que les détails, surtout quand il s'agit d'un homme de condition privée, dont l'action ne pouvait avoir d'effets qui eussent une portée et une envergure vraiment impressionnantes, et d'un artiste dont les œuvres, témoins permanents de son existence, sont hors de la portée de notre vue. Peut-être, avant d'aller vous voir, serai-je parvenu à réaliser un joli total de labeur, après quoi il sera plus aisé de voir comment il conviendra de s'y prendre.
Comment se fait-il que le nouveau numéro des Heures ait un pareil retard?
La première représentation de notre nouvel opéra a très bien marché, et nous avons la faveur du grand public ; d'ailleurs, c'est en effet, tout compte fait, un ouvrage très passable. La musique manque de profondeur, mais est agréable ; les costumes et les décors ont eu du succès. Je vous enverrai, dès que je le pourrai, la brochure, pour que vous vous rendiez compte du sens curieux et foncièrement allemand dans lequel marche le théâtre allemand. Adieu ; faites mes compliments à votre chère femme. J'espère m'évader bientôt de ce régime, qui est trop nourrissant même pour le plus robuste appétit de réalités, et trouver chez vous un port de refuge. ■ — Weimar, le 4 février 1796. — G.
(1) La traduction de l'autobiographie de B. Cellini parut dans les numéros 4 à 7 et 9 à 11 dos Heures pour 1796, puis dans les numéros 1 à 4 et 6 de 1797.