‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805Chapitre 160 sur 199 · Schiller a Gœthe · texte numérisé non relu

Schiller a Gœthe

Iéna, le 47 juin 1796.

J'ajourne au courrier de lundi (1) ma réponse à votre bonne lettre, et je veux tout simplement aujourd'hui vous apprendre que nous attendons ce soir, devinez qui : Voss, qui s'est annoncé par un billet. Il ne peut rester qu'un seul jour, repartira dimanche dès l'aube, et ne poussera pas jusqu'à Weimar.

Vous aussi, il aurait bien aimé vous rencontrer ici. A vous de voir si vous jugez à propos de lui faire ce plaisir, et nous vous y invitons de tout cœur. Il arrive de Giebichenstein et, qui sait? peut-être amènera-t-il Reichardt, ce qui m'amuserait presque. Adieu. — Sch.

Voici qu'il va être dix heures du soir, et Voss n'est pas encore là. Mais je ne doute pas le moins du monde qu'il ne vienne.

Je regrette très vivement de ne pas voir Voss ; on ne devrait jamais laisser passer l'occasion de rajeunir de temps à autre , par le contact direct, les bonnes relations entre les personnes. Mais il m'est malheureusement interdit, en ce moment, de me laisser distraire, ne fût-ce que pour un seul instant : le roman marche si bien et si heureusement que, s'il continue à cette allure, vous pourrez recevoir le huitième livre d'aujourd'hui en huit, et ce sera l'achèvement d'une époque bien importante dans des conditions peu conmunes.

Faites à Voss mes compliments les meilleurs, et chargez-vous de renouveler pour mon compte

(1) 20 juin.

en même temps que pour le vôtre des rapports qui, par nature, peuvent toujours aller s'améliorant.

S'il vous amenait, ce que je ne vous souhaite pas, d'autres hôtes, je ne veux pas avoir omis de joindre sans tarder, à leur intention, mon cadeau de bienvenue (1) :

Tu as beau venir de Giebichenstein, de Malpertuis ! Tu n'es

[pourtant pas Renard ; tu n'es qu'ours pour une moitié, et loup pour

[l'autre.

Adieu ; amitiés à votre chère femme et à Schlegel. J'ai bien des choses à vous dire, et, si la chance m'est favorable, je leur donnerai directement une forme qui vous permettra d'en tirer parti pour les Heures et pour YAlmanach. Adieu. — Weimar, le 18 juin 1796. — G.

J'allais oublier de vous dire que Richler est ici (2). Il ira vous voir avec Knebel, et je suis sûr qu'il vous plaira beaucoup.

Iéna, le 18 juin 1796.

Voss n'est pas encore arrivé ici ; du moins, pas que je sache. Comme je doute fort que vous ne veniez, j'expédie à tout hasard cette lettre, pour laquelle s'offre une occasion favorable.

L'idylle (3) m'a ému à la seconde lecture aussi profondément, je dirai même plus profondément encore qu'à la première. Elle est certainement du nombre des plus belles choses que vous ayez écrites,

(1) C'est la xénie qui, dans le recueil, portera le n° 761. Elle vise Reichardt, et fait allusion au repaire de Malpertuis dans le Roman de Renaît.

(2) Jean-Paul, invité par Charlotte de Kalb, séjourna à Weimar du 10 juin au début de juillet.

(3) Alexis et Dora.

tant elle est pleine de simplicité, malgré toute l'insondable profondeur du sentiment. Le mouvement rapide qu'imprime à l'action l'attente impatiente de l'équipage fait aux deux amants un cadre si resserré et si pressant, et donne à la situation un caractère si dramatique et si décisif, que cet instant unique enferme vraiment tout le riche contenu d'une vie entière. Je ne sache pas un autre exemple d'une réussite si pure et si heureuse à cueillir la fleur poétique d'un sujet. Que vous ayez tenu à faire surgir la jalousie, tout de suite, si proche, et que la peur soit si prompte à engloutir le bonheur, je ne suis pas encore parvenu à le justifier aux yeux de ma sensibilité, sans trouver d'autre part aucune objection qui soit satisfaisante. La seule chose que je sente fortement, c'est que je voudrais retenir et fixer à tout jamais l'heureuse ivresse dans laquelle Alexis quitte la jeune fille et s'embarque.

Le livre de Herder m"a donné une impression anaiogue à la vôtre, sauf que cette fois encore, comme il m'arrive d'ordinaire lorsque je lis ce qu'il écrit, j'ai eu le sentiment que j'y perdais plus de ce que je pensais posséder, que je n'y gagnais de profit réel. A force d'être constamment préoccupé d'établir des rapports et de réunir ce que les autres séparent, l'action qu'il produit sur moi est toujours plus destructive qu'ordonnatrice. Il pousse aussi trop loin à mon goût son irréconciliable hostilité contre la rime, et il s'en faut de beaucoup que je considère comme décisives les raisons qu'il allègue. L'origine de la rime peut être aussi vulgaire et aussi peu poétique qu'on voudra, il n'en est pas moins vrai qu'il faut s'en tenir à l'effet qu'elle produit, et, cet effet, ce n'est pas un raisonnement, quel qu'il soit, qui l'empêchera d'exister.

Ce qui me paraît irritant dans ses effusions personnelles sur la littérature allemande, c'est, outre su tiédeur à l'égard de ce qui a de la valeur, son

étrange tolérance à l'égard de ce qui est misérable *, il lui en coûte aussi peu de traiter avec considération un Nicolaï, un Eschenburg, etc., que ce qu'il y a de mieux parmi ce qui compte, et il a une manière singulière de jeter dans la même sauce les Stolberg et moi-même, Kosegarten et je ne sais combien d'autres encore. Ses égards pour Kleist, Gerstenberg et Gessner, et, d'une manière générale, pour tout ce qui est mort et pourri, vont de pair avec sa froideur pour ce qui est vivant.

Vous avez donc fait la connaissance de Richler. Je suis très curieux de connaître votre impression. Charlotte Kalb est ici, pour soigner Mme de Stein (1). Elle me dit que tout est pour ainsi dire rompu avec Ifïland, et se montre d'ailleurs très fraîche sur le compte de cette acquisition pour le théâtre de Weimar (2). Il semble que l'enthousiasme pour Ifïland soit tombé quelques mois plus tôt que nous ne pensions.

Humboldt doit maintenant vous avoir écrit. Il est extraordinairement content de l'idylle. Il m'écrit aussi que Cellini plaît à tout le monde.

Vous recevrez les xénies lundi. Pour faire le lien entre les divers ordres de sujets, il en faudra encore insérer un assez grand nombre, pour lesquelles je mets mon espoir dans votre bon génie. J'ai dû éliminer les parodies homériques, qui se refusaient à trouver une place convenable dans l'ensemble, et je ne sais pas encore bien où je pourrai loger la nékyomantie. J'aimerais bien que les xénies de l'espèce souriante et plaisante fussent placées à la fin, car il convient que le ciel clair succède à la tempête. Je suis arrivé, moi aussi, à en réussir quelques-unes en ce genre, et, si chacun de

(1) Il s'agit, non pas de l'amie de Gœthe, mais d'une tante de Charlotte de Kalb, du même nom.

(2) Il avait été question d'engager Ifïland au théâtre de Weimar ; les négociations échouèrent finalement.

nous en fournit encore une douzaine de ce caractère, les xénies s'achèveront d'une manière très gracieuse.

Adieu. Ma femme vous envoie ses meilleures amitiés. Sa santé en est toujours au même point. — Sch.

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