‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805Chapitre 162 sur 199 · Goethe a Schiller · texte numérisé non relu

Goethe a Schiller

J'ai reçu vos deux chères et précieuses lettres, avec les biscottes, et, comme j'en ai fini ce matin avec ma part quotidienne du roman, je veux dicter d'avance ce billet pour le courrier de demain.

Le huitième livre continue de poursuivre sa marche imperturbable, et, lorsque je songe au concours de circonstances grâce auquel une chose à peu près impossible finit pourtant par se réaliser par des voies parfaitement naturelles, il y aurait presque de quoi vous rendre superstitieux. Ce qui est certain, c'est qu'il est fort heureux que j'aie à mon service ma vieille habitude d'utiliser immédiatement les forces, les événements fortuits, les dispositions momentanées d'esprit, et tous les apports quelconques, agréables ou pénibles, qui nous viennent du dehors. Pourtant, il semble bien que mon espoir de vous l'envoyer dès samedi prochain ait été prématuré.

Votre poème, les Lamentations de Cérès, m'a rappelé à l'esprit diverses expériences que j'avais instituées pour établir sur des fondements plus larges l'idée que vous avez eu l'amicale attention d'accueillir en vous et de traiter (1). Quelques-unes d'entre elles m'ont donné de bons résultats auxquels je ne m'attendais pas, et, comme j'ai tout lieu de prévoir qu'au cours de ces beaux mois d'été je resterai assez longuement chez moi, je me suis empressé de prendre les dispositions nécessaires pour élever un certain nombre de plantes dans l'obscurité, en

(1) L'objet de ces expériences était d'étudier l'action de la lumière sur la forme et la métamorphose des plantes.

vue de comparer le résultat de ces expériences avec ceux qui sont dès à présent acquis.

Je ne trouve pas bien de la part de Voss qu'il ne soit pas venu, étant donné surtout, comme je l'apprends seulement par votre lettre, que vous ne vous connaissez pas encore personnellement. C'est un de ces procédés incorrects et indélicats dont on se rend, hélas î volontiers coupable quand on est très jeune, mais dont on devrait se garder autant que possible, une fois qu'on a appris une bonne fois ce qu'on doit d'égards aux autres. Il se peut qu'au bout du compte ce soit Reichardt qui l'ait retenu, car il est trop clair que les rapports équivoques où celui-ci se trouve à notre égard doivent nécessairement le mettre mal à l'aise.

Zelter, à Berlin, est averti. Il serait bon que vous pussiez maintenant lui écrire bientôt à votre tour. J'ai une chanson de Mignon que je donnerais volontiers dans votre Almanach, et à laquelle il sera simplement fait allusion dans le roman. La question est de savoir si le mieux ne serait pas d'en toucher un mot à Unger, en confidence ; au reste, s'il se produisait quelque indiscrétion, son unique effet serait que les hostilités se trouveraient ouvertement engagées (1) ; or, plus tôt nous en viendrons là, mieux cela vaudra.

Je me trouve de nouveau à la tête d'une douzaine de xénies, mais elles ne sont précisément pas de l'espèce dont nous aurions le plus grand besoin.

Vous me faites grand plaisir en me disant que, vue de plus près, l'idylle se tient et résiste à la critique. J'ai deux raisons qui justifient l'intervention de la jalousie, à la fin. La première est tirée de la nature des choses : il est de fait que tout bonheur d'amour inespéré et immérité traîne immédiate-

(1) Avec Reichardt, du simple fait que le privilège de la mise en musique des chansons et poèmes de Gœthe lui était ouvertement retiré.

ment après soi, sur ses talons, la peur de le perdre. La seconde est d'ordre esthétique : l'idylle ayant i'un bout à l'autre une allure purement pathétique, 11 fallait nécessairement que la passion allât croissant jusque vers la fin, où la révérence d'adieu sur laquelle conclut le poète en son propre nom ramène la modération tranquille et la sérénité. Ce que je vous dis là n'a d'autre objet que de justifier l'instinct inexplicable qui régit la production de ce genre de choses.

Richter est un être si compliqué, que je ne saurais trouver le loisir de vous dire tout au long; ce que je pense de lui. Il faut que vous le voyiez, et vous le verrez, et nous aurons plaisir à causer de lui. Il semble qu'il lui arrive ici ce qui arrive à ses livres : Ion le place ou trop haut ou trop bas, et personne ne sait au juste par quel bout prendre cette nature singulière.

Cellini réussit fort bien ; comme, d'autre part, il nous est commode, forgeons le fer tandis qu'il est chaud. Faites-moi savoir quand il vous en faut un nouveau morceau.

Ci-joint un pamphlet (1) qui vous introduira dans un monde très spécial ; il est loin d'être également bon dans toutes ses parties, mais il contient des plaisanteries de premier ordre, et il bouscule avec une verve assez échevelée un certain nombre de poltrons, d'hypocrites, de philistins et de pédants. Ne le montrez à personne, et retournez-le moi immédiatement. — Weimar, le 22 juin 1796.

(1) Germania im Jahre 1795, publié à Stuttgart en 1796. Ce pamphlet tournait en ridicule la politique des petites cours d'Allemagne et les débats de la Diète relativement aux négociations de paix.

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