Schiller a Gœthe
N'attendez aujourd'hui rien de précis encore sur l'impression que msa laissée le huitième livre (1). Je suis troublé et je suis content : mélange étrange de désirs inquiets et de paix. De la masse des impressions que j'ai reçues, c'est, en ce moment, l'image de Mignon qui ressort avec le plus vigoureux relief ; quant à savoir si, en ce qui la concerne, l'émotion si énergiquement mise en branle ne réclame pas une satisfaction plus complète que celle qui lui a été accordée, je ne suis pas encore en mesure de le dire. Il se peut d'ailleurs que le hasard y soit pour quelque chose, car, en ouvrant le manuscrit,
(1) Cette lettre et les suivantes ne peuvent être claires que pour qui a présent à l'esprit l'intrigue et les personnages de Wilhelrn Meinler; il ne saurait être questiou d'expliquer, au moyen de notes, les allusions dont elles fourmillent.
mon regard s'est posé d'abord sur la chanson, et j'en ai ressenti une émotion si profonde que je n'ai plus pu, depuis, en effacer l'impression.
D'ensemble, ce qu'il y a de plus frappant à mon sens, c'est que la gravité et la douleur glissent et s'évanouissent comme un jeu d'ombres, et que la fantaisie spirituelle et légère prend définitivement et complètement le dessus. Je me l'explique, pour une part, par la discrétion et la délicatesse de l'exécution ; mais je crois bien en trouver une raison supplémentaire dans la préparation et l'agencement théâtral et romanesque des événements. Ce qu'il y a là de passionné suggère l'idée du roman ; tout le reste rappelle la vérité de la vie réelle. Les coups les plus douloureux qui atteignent le cœur vont se perdant très vite, toutes violentes qu'aient été les blessures, parce qu'ils ont été amenés par du merveilleux, et qu'ils évoquent donc plus vite que tout le reste l'idée de l'art. Quoi qu'il en soit, ce qui est certain, c'est que, dans votre roman, ce qui est sérieux n'est que jeu, et que le jeu s'y trouve être le sérieux véritable et proprement dit, c'est que la douleur est l'apparence, et la paix, l'unique réalité.
Votre Frédéric, si sagement tenu en réserve, dont la turbulence vient finalement secouer de l'arbre le fruit mûr, et ramasser d'un coup de balai ce qui est fait pour se rejoindre, fait, au moment où se produit la catastrophe, exactement l'effet du personnage qui, par un éclat de rire, nous réveille d'un cauchemar. Le rêve court rejoindre le reste des ombres, mais son image nous demeure présente, et contribue à introduire dans la réalité commune un esprit d'un degré plus élevé, dans la tranquille et gaie sérénité un contenu poétique, une infinie profondeur. Cette profondeur sous une surface paisible qui, d'une manière générale, vous est si particulière, est un trait caractéristique exquis de votre nouveau roman.
Mais je ne veux pas me permettre de vous en dire davantage aujourd'hui, quelque impérieux désir qu< j'en aie ; il me serait vraiment impossible de rie] vous donner qui soit à maturité. S'il vous était possible de m'envoyer le brouillon du septième livre (1), que vous avez fait copier pour Unger, il me serait très utile, pour suivre la marche de l'ensemble à travers tous ses détails. Sans doute, il est encore très vivant dans mon souvenir, mais il pourrait néanmoins se faire que tel ou tel menu chaînon m'eûl glissé des mains.
Je vois très nettement avec quel art parfail ce huitième livre se relie au sixième, et de quel profit a été la préparation anticipée que vous ave: introduite dans ce dernier. Je ne pourrais souhaiter, pour la continuité du récit, une disposition différente. Avant même que la famille intervienne, il y a beau temps qu'on la connaît, et on a l'impression de se trouver en présence d'une connaissance qui n'a pas eu de commencement ; c'est une sorte d'artifice et d'illusion d'optique qui est du plus heureux effet.
Vous avez su tirer un parti exquis de la collection d'oeuvres d'art du grand-père ; elle est proprement un personnage qui tient son rôle comme les autres, et il s'en faut de bien peu qu'elle ait la réalité d'un être vivant.
En voilà assez pour aujourd'hui. J'espère vous en dire davantage samedi.
Voici le reste des xénies. Ce que je vous envoie aujourd'hui n'est pas encore, ainsi que vous le verrez, groupé comme il convient, et j'ai échoué dans toutes les tentatives que j'ai faites pour ordonner les différentes catégories. Peut-être saurez-vous me
(1) Le brouillon du septième livre resta entre les mains de Schiller et existe encore. C'est l'unique portion qu'on ait conservée du manuscrit original de la forme définitive de Wilhelm Meister.
tirer de cet embarras. Il serait excellent que nous pussions donner à cette dernière partie beaucoup de richesse et d'ampleur.
Il suffira parfaitement que je reçoive le nouveau morceau de Gellini dans trois semaines.
Adieu. Compliments cordiaux de ma femme, qui en ce moment même est plongée jusqu'au cou dans le roman.
Je ne vous ai encore rien dit d'Hesperus (1). Je l'ai trouvé, ou peu s'en faut, tel que je m'y attendais : lointain comme quelqu'un qui tomberait de la lune, plein de bonne volonté, et sincèrement enclin à voir les choses qui se passent hors de lui, — malheureusement, pas avec l'organe qui sert à voir. Mais je dois dire que je n'ai causé avec lui qu'une seule fois, et je ne puis donc en dire encore grand'chose. — Iéna, le 28 juin 1796. — Se h.